OMBRE CLAIRE, magazine littéraire illustré.
A côté de celle des gros tirages, favorite des médias, n’y a-t-il pas, plus proche de ses lecteurs, une littérature de l’ombre comme il y a outre-Manche un « shadow government » avec ses étincelles qui, autant qu’elles éclairent, pourraient nous réchauffer.

juin 2014

BÉTHISY OU LA TOUR ABOLIE

Le destin englouti de Béthisy-saint-Pierre.

   Il faisait chaud, très chaud, en ce printemps 1137 où le roi, à bout de forces, revenait pour y mourir au vieux château de Béthisy. Plus sûrement que Robert le Pieux ou que son père Philippe premier, Louis dit le Gros, sixième du nom, volontiers batailleur et aimant boire et rire, figurerait dans l’Histoire de France comme le premier des Capétiens à avoir joué pleinement son rôle dans un enchaînement dynastique qui ne s’interromprait, beaucoup plus tard, qu’au prix de trois ou quatre révolutions. Or voici que son règne s’achevait et qu’il devait mourir. Toute sa vie, assumant son destin, il avait combattu pour assurer déjà l’autorité royale sur une étroite province qui englobait Paris et ses proches dépendances. Qu’il y ait aujourd’hui encore un Vexin dit « Français » face au Vexin Normand ou une plaine de Roissy-en-France, stérilisée sous son tarmac, prouve assez qu’au-delà, on n’était plus à proprement parler en France. Et si historiquement, excluant même Paris, on s’avisait encore de limiter ce fief à ses frontières natales, il faudrait se contenter du Valois, premier terroir d’une Ile-de-France royale qu’une administration républicaine attribue à la Picardie. Et s’il fallait encore que dans cette souche menacée de nos jours par un Paris tentaculaire, on ait à désigner la racine initiale, on arriverait par déduction à une motte féodale pareille à celle de Béthisy, refuge des premiers temps, matrice originelle fécondée par l’Histoire.

   À l’époque de Louis VI, un règne, fût-il royal, n’était encore, d’un château l’autre, que l’errance d’une troupe de serviteurs, guerriers fidèles ou gardes du corps. Entre deux transhumances, il fallait que cette suite, que plus tard on nommerait « la cour », exposée qu’elle était au danger des campagnes, puisse être contenue dans la cour d’un donjon, au-dedans d’un rempart protecteur ou premièrement d’une palissade. Sous le regard d’un chef élu d’abord pour sa bravoure, une pareille « cour » avec ses chevaux, ses bêtes de bât, mêlée à la volaille du lieu, n’était au mieux qu’une troupe itinérante encombrée de ses butins et du poids de ses armes, accrue d’une quantité variable de femmes nobles et moins nobles. Cavalcade permanente qui, par un vieux réflexe, repassait par son point de départ, nous dirons Béthisy, y laissant par prudence ses jeunes enfants en garde.
   Faut-il voir dans ce nomadisme l’origine d’une légende locale qui attribue la fondation de Béthisy à une implantation de bohémiens convertis à la vie sédentaire ? Hypothèse romanesque plus sûrement qu’historique si l’on admet que la nouveauté de Béthisy est, par contraste avec les villages d’alentour, de se prétendre plus français qu’eux encore, étant dans la mouvance directe d’un roi qui lui-même se veut « Franc » à l’instar de Clovis ou de l’empereur Charlemagne.
   Dans un pays gaulois où vont et viennent des Francs latinisés, Béthisy est « français », par son parler d’abord et par une façon d’être - y compris l’arrogance - qui étaient celles des « Francs », c’est-à-dire des hommes libres, réfractaires au travail de la terre et qui formaient, armés d’épieux, une suite embryonnaire, appelée à devenir royale. Cette garnison itinérante pratiquait par besoin la chasse et jouissait des ressources d’un lieu - nommément la forêt - qui fut d’abord un refuge. Elle était constituée d’hommes farouches, guerriers sans grades ni titre encore, mais chasseurs par nécessité, veneurs ou rabatteurs qui, l’âge les rattrapant, ayant trouvé femme au pays, tendaient à y faire souche.

   Nous voici parvenus au coeur d’un douzième siècle où une France, pour de bon, tend à devenir la France. Mieux que son père ou que ses aïeux, Louis VI émerge du brouillon de l’Histoire. Jusqu’au bout, grand et gros qu’il était, on l’avait vu, l’épée en main, se dépenser sur les champs de bataille. Maintenant, à regret, il était devenu vieux. Cet été, il n’en pouvait plus. Il avait fait de son mieux et ne souhaitait rien d’autre que de trouver un lieu où il mourrait en paix avec Dieu et avec lui-même. « Il s’était, nous dit-on, préparé à la mort mais elle ne venait pas ». Il revenait d’une expédition - une de plus, la dernière - où, malgré une faiblesse qui était celle du corps, il avait dû montrer son légitime pouvoir. A Melun où d’abord on avait pris soin de l’amener en barque, Louis réclama son destrier. Il fut hissé en selle pour chevaucher jusqu’à Saint-Denis où reposent les rois de France. La mort manqua ce rendez-vous. Chacun pensa sans doute que Louis devrait se résoudre à l’attendre dans Paris, sa capitale pestilentielle. Il préféra Compiègne où Clotaire était mort près de six siècles avant, murmurant à son confesseur : « Il faut qu’il soit puissant ce Roi du Ciel pour traiter si durement un vassal tel que moi ».
   Or, Louis VI, quand on fut à Crépy, fit savoir que, plutôt qu’à Compiègne, il désirait se rendre à Béthisy.

   Béthisy donc. « On y fut au début de juin », précise Ivan Gobry, spécialiste des rois de France. Et, de fait, on y était quand s’annonça une autre chevauchée. A la recherche du roi, elle venait jusque là, arrivant d’Aquitaine afin de lui annoncer la mort du duc Guillaume. « Notre prince laisse deux filles », dirent à Louis VI les messagers. « Il a institué l’aînée, Aliénor, héritière de tous ses états à condition qu’elle épousât votre fils Louis, héritier de votre royaume ». Par cette nouvelle c’est l’Aquitaine qui revenait aux rois de France. Leur puissance enjambait la Loire, à charge pour eux de conserver cette grande contrée méridionale, ce qui plus tard poserait problème. Dans l’immédiat, Louis VI pouvait mourir heureux, son devoir accompli, avec, en ce bas monde qu’il lui fallait quitter pour entrer au grand fief de Dieu, la perspective d’une France propagée par droit d’héritage jusqu’aux confins de la Navarre.
   Reste à savoir ou à imaginer par quel fantasme de moribond, de préférence à Paris, Saint-Denis ou Compiègne, un roi de France comme Louis VI le Gros voulait mourir à Béthisy, forteresse des premiers temps, située au val d’Automne. Au siècle qui est le nôtre, rien n’aide à concevoir que Béthisy ait pu être à aucun moment le siège d’une résidence royale. A peine, dans les vestiges d’un parc, le curieux découvrirait-il une manière de manoir gothique qu’on attribue à Jean le Bon, le vaincu de Poitiers. S’il montait davantage sur la pente d’une colline boisée située au coeur du bourg, ce promeneur intrigué aurait la chance peut-être, à la saison sans feuilles, d’entrevoir au travers d’un grillage quelque chose comme une ruine ou les soubassements d’on ne sait quelle installation remontant pour le moins à l’époque féodale.
   En 1583, Nicolas Bergeron, natif de Béthisy, dédie à Marguerite de Valois, Royne de Navarre par son mariage, mieux connue aujourd’hui sous le nom de Reine Margot, une description précise et élogieuse du « pays de Valloys ». S’il faut en croire ce béthisien du seizième siècle, son Valloys est un abrégé de toutes les autres provinces de France, une France par excellence : « terre de chasse, d’exercice et plaisir » et néanmoins pays fertile « meslé de terres boissables, landes et bruyères, pays bossu, diversifié d’infimes petites collines et coteaux où se présentent par cy, par là, de bons et beaux vignobles parmi lesquels la Douye de Béthisy ».
   En marge de Verberie où pourtant l’empereur Charlemagne avait eu une villa à la façon gallo-romaine, Bergeron fait valoir la qualité royale de son lieu d’origine. Il le connaît mieux que tout autre. Il signale « au sommet d’un haut tertre » la présence d’un vestige glorieux « sous la forme d’un cône ou d’une cloche ». A ce qui pourrait être un donjon s’ajoute « le rond » d’une grosse muraille en forme de couronne. A ce point de la description, l’ensemble paraît inhabité et tendant vers la ruine.
   Parmi tant de vestiges de châteaux abolis, celui de Béthisy dont il ne reste rien - ou du moins en surface - suggère difficilement qu’il fut à sa façon l’ancêtre, le prototype sauvage de Versailles, Fontainebleau, Saint-Germain, ou du château de Compiègne dans sa version tardive. Aux confins pleins d’incertitude de la période carolingienne, la gloire ostentatoire dont s’entourerait plus tard un roi soleil, n’était pas à l’ordre du jour. Ceux qui, dans l’épaisseur des bois ou en lisière des marécages, avaient fait choix du site de Béthisy cherchaient plutôt à disparaître. Compiègne, élu en d’autres temps par les Mérovingiens, eût été trop visible, proche d’une rivière trop navigable, proie offerte aux pirates vikings qui n’avaient pas fait grâce à la villa carolingienne de Verberie, elle aussi riveraine de l’Oise. De cet effacement de Verberie au bénéfice de Béthisy, demeurerait une rivalité que signale Nicolas Bergeron. Ce sentiment de concurrence, sensible encore au seizième siècle, persisterait par habitude jusqu’au coeur du vingtième.
   Aux premiers temps de Béthisy, après l’effondrement de l’empire de Charlemagne, il fallait avant tout survivre, revenir vers une préhistoire où dominait la chasse moins exposée que l’agriculture aux raids des prédateurs humains dont le gibier était l’homme lui-même, ou tout au moins le fruit de son travail. Car la vie vit de la vie d’une manière ou d’une autre autant que la vie vit de la matière.
   Dans une époque analphabète, un régime quotidien tout consacré à la survie ne laisse qu’un minimum de traces. Précurseurs des châteaux, les tout premiers fortins de la féodalité, hâtivement bâtis en terre et en rondins, devaient avoir, dans le meilleur des cas, un aspect les apparentant aux retranchements gaulois ou aux forts des pionniers de l’ouest américain, avec cette différence que le dix-neuvième siècle, à dix siècles d’écart, avait à son service un outillage autant qu’un armement très supérieurs à ceux des Gaulois ou des Francs d’un premier Moyen Age.
   Quel qu’ait été leur armement, les guerriers de Charlemagne comme de ses successeurs étaient mieux préparés, semble-t-il, à la conquête terrestre qu’aux combats défensifs contre un ennemi insaisissable qu’apportait et remportait l’eau. Aux terriens pris au dépourvu par un ennemi marin, il restait la forêt profonde. Comme l’élément liquide qui rassure ou effraie selon qu’on le maîtrise ou non, la forêt est l’amie ou l’ennemie de ceux qui s’y engagent. Abri et réservoir de nourriture, la forêt sert qui la comprend et sait l’art d’en tirer parti. Le site que, dans la suite des temps, on nommerait Béthisy-saint-Pierre, présentait l’avantage d’une butte qu’on pouvait fortifier. Farouche mais néanmoins discrète, environnée de toute part par la hêtraie dont il reste l’important vestige qu’on nomme Forêt de Compiègne. Quatre ou cinq siècles après l’époque gallo-romaine, la forêt est à peine trouée de clairières agricoles qu’on pourrait dire néolithiques, assez déshéritées, en ces temps voués à la survie, pour finir par décourager l’ardeur des convoitises. L’antiquité pourtant y a laissé là des traces partiellement exhumées. Qu’on ait nommé Champlieu l’un de ces gisements antiques peut donner à penser qu’en dehors de ce « lieu des champs », les champs, précisément, avaient fini par disparaître au bénéfice de l’arbre et des landes où l’on chasse. De même, tout porte à croire que la chaussée romaine, qui plonge ici vers Saint-Martin et remonte vers Néry en contournant la ferme de Feu avait cessé depuis longtemps de remplir son rôle économique et administratif. Devenue voie des invasions et des épidémies, elle était délaissée, maudite par les superstitions, rendue à la nature et relayée par des chemins étroits - pierges ou l’on s’empiergeait - où celui qui les connaissait ne voyageait qu’à pied, à dos de mule ou à cheval. A cheval s’il était devenu roi, seigneur d’abord ou chef de bande.

   On peut « conter Versailles », les documents abondent. L’entreprise est plus hasardeuse si l’on veut raconter Béthisy dont rien n’empêche de dire - tout au moins par défaut - qu’il fut pourtant la résidence, autant dire le berceau, des premiers chefs, ces « capits » ou « capets », ancêtres de Philippe-Auguste, Saint Louis ou Louis XIV. Encore ne citons-nous que quelques-uns des rois de la plus longue des dynasties ayant régné sur ce royaume qu’on appellerait « la France ». Dans cette France d’origine, les gerfauts du Valois, pères ou grands-pères de Hugues Capet furent d’entrée de jeu chasseurs et guerroyeurs, poussés comme ils l’étaient par la nécessité. Il se trouve que la chasse et la guerre étaient les exercices qu’imposait la survie. Les paradoxes de l’avenir en feraient un luxe d’aristocrates.
   À défaut de témoignages écrits, pour raconter au mieux - du moins au moindre mal - cette France originelle qui fut celle des premiers Capétiens, force est de prendre appui sur l’hypothèse, d’avancer selon une démarche parente de celle d’Alain Corbin. Dans un livre qui fait date, ce chercheur s’est donné pour tâche de raconter une vie du temps passé condamnée par l’oubli. Cette vie n’est pas celle d’un seigneur et encore moins d’un roi, mais la simple existence d’un obscur sabotier du Perche. Pour mener l’expérience à bien, l’historien ne dispose que de la connaissance du lieu de naissance et de mort d’un certain Louis-François Pinagot (1798-1876) consignés dans l’état-civil. A charge pour lui de procéder par déduction en s’appuyant sur les données de l’époque et du lieu pour combler utilement les manques. Ailleurs mais pareillement font les archéologues lorsqu’ils moulent dans la croûte volcanique l’emplacement du corps d’un habitant de Pompéi recréé par le plâtre et selon une posture qui fut celle de sa mort, phase ultime de sa vie, preuve pourtant de son existence. De même une existence réelle de Béthisy au regard de la grande Histoire, pourrait être établie par déduction ou par défaut. L’entreprise est affaire de foi, douteuse comme l’est toute foi mais qui, si elle est forte, devient socle des cathédrales. Trop fondée sur la foi, l’hypothèse rebutera l’historien, adepte pur et dur d’une science fragile qu’on dit « humaine ». L’absence de preuves écrites paraît rédhibitoire. On sait pourtant que les grimoires sont souvent le support du faux, de l’interprétation déjà, plus que du vrai témoignage. Une ironie rapproche ainsi l’historien scientifique du poète qu’on dit vague et qui souvent divague : tous deux sont hommes de lettres, donc également suspects au regard d’une démarche qui se voudrait irréfutable, établie sur des preuves qui manquent aux rayons des bibliothèques.

   Reste l’archéologie, science du terrain et de la balayette dont les preuves sont palpables. Au Louvre, lors des travaux de la pyramide, excroissance générée par sa lave touristique, une archéologie qui n’a rien à envier au Vésuve, a su tirer des preuves des latrines ou des puits explorés dans les soubassements. L’archéologue est homme ou femme de science, ses méthodes nous éclairent, mais l’archéologie a ses secteurs privilégiés, autrement dit ses modes. A Béthisy, elle tarde. L’essor d’un art gothique, français par excellence - qui, semble-t-il, naquit à Morienval, c’est-à-dire en Valois - a recouvert en Ile-de-France comme au nord de la Loire l’essor premier de la période romane ou pré-romane. Aussi pourrait-on dire que la mémoire romane est plus présente en direction du sud sur les pics basaltiques, en marge des plaines fertiles d’Auvergne qu’on appelle les limagnes. Beaucoup ont conservé, romantiques sous un ciel d’orage, les vestiges éloquents de leurs tours et de leurs remparts aujourd’hui ébréchés, pris d’assaut par la ronce, le chardon ou la giroflée, mais néanmoins présents sur les hauteurs d’un paysage. Telle est la butte d’Usson où, dix-sept ans durant vécut la reine Margot, Marguerite de Valois justement, que salue son contemporain, Nicolas Bergeron, Béthisien authentique, dans la préface de son ouvrage. Fille de Catherine de Médicis et du roi Henri II, née « Valois » comme son père, Marguerite fut l’épouse frivole d’un certain roi de Navarre, devenu roi de France, capétien de la branche Bourbon, mieux connu sous le nom d’Henri IV. Bien qu’issu de la souche de Saint Louis, donc de Louis VI le Gros, on ne saurait faire honte à Henri IV d’ignorer Béthisy. Il s’en désintéresse comme d’une femme qui le cocufiait, de même son fils, le prude Louis XIII, et toute sa descendance. Tous lui préfèrent Paris dont on sait qu’il vaut bien une messe.
   Reste un dicton têtu, né d’un orgueil spécial à Béthisy. Il tire sa source du fond des âges. Dans les années cinquante du vingtième siècle, ce dicton prétendait encore ; « Après Paris, c’est Béthisy qui marche ». On prononçait « qui merche ». Banal esprit de clocher et qui prête à sourire. Prétention néanmoins légitime. Le chauvinisme, ici, a ses lettres de noblesse. A ceci près qu’après est incorrect. Concernant Béthisy, berceau des capétiens, avant conviendrait mieux. Selon l’ordre du temps où est inscrite l’histoire des rois, avant est digne de foi. Il a pour lui la vraisemblance.
   S’il fallait que méthodiquement on en fasse l’inventaire, plus d’un fait pourrait démontrer que Béthisy, c’est « avant », bien avant le seizième siècle et le protestant Coligny qu’il se trouve qu’on assassina dans une rue de Béthisy, effacée plus près de nous par le baron Haussmann. C’était avant la reine Margot, Marguerite de Valois, exilée à Usson, loin de son apanage. Sur un autre versant, celui d’un vieux Moyen Age - Moyen Age qu’on dit « haut » bien qu’il remonte des profondeurs - Béthisy a glissé dans l’ombre de son histoire.

   « M. Bottée recueillit en 1821, dans les souterrains de l’ancien château de Béthisy-Saint-Pierre, une médaille d’Hadrien l’africain, en argent », signale l’historien Grave dans sa précieuse « Notice archéologique (1856) sur le département de l’Oise ». Qu’allait faire dans ces souterrains ce contemporain de Louis XVIII, amateur de curiosités ou premier des archéologues ? Tandis qu’une archéologie scientifique et technologique s’attarde sous le Vésuve ou en Egypte, éventuellement au Louvre, apprendrons-nous un jour la raison d’être de cette médaille antique sous une ruine du haut Moyen Age ? Premier mystère de Béthisy.
   Pierre abondante et dure, le basalte volcanique prolonge la vie des ruines d’Auvergne, essentiellement romanes. On sait que le Moyen Age manquait de lumière dans ses tours presque sans fenêtres, sans confort et sans meubles. Au printemps revenu, on envoyait par-dessus bord les vieilles litières de paille qui, pendant tout l’hiver, faisaient fonction de tapis. C’est ainsi qu’égarés dans le compost se retrouvent, avec les os des repas, toutes sortes d’objets inattendus, tessons le plus souvent, mais également bijoux, pièces ou médailles, jusqu’à des sceaux intacts qui, au bas des missives, tenaient lieu de passeport. On rencontre de tels témoignages au château de Montmorin, dans les parages d’Usson où vécut si longtemps Marguerite de Valois. On se prend à rêver de ce qu’une pareille recherche révélerait à Béthisy, retranchement d’une période romane qu’un raz-de-marée gothique, prédominant en Ile-de-France, a refoulé sous un modernisme que renierait à son tour la Renaissance.

   Quoi qu’il en soit, voici que le roi meurt, que Louis VI fait place à Louis VII, et c’est à Béthisy malgré le souhait des clercs qui sans doute auraient préféré qu’il meure en leur pouvoir. Selon les façons d’être d’un lointain Moyen Age, comme de l’Ancien Régime, mourir est un travail, une manière d’accouchement de l’âme, plus pathétique encore que pouvait être celui du corps au moment de la naissance. Surtout si on est roi, l’entreprise qui consiste à mourir veut des préparatifs, un contexte favorable. Il y faut le renoncement, le retour sur soi-même. En ce qui concerne Louis VI, une boucle était bouclée. Son corps n’en pouvait plus, trop nourri de venaison, fatigué par les guerres. Pour voir clair dans sa vie, il lui fallait revenir à ce point de départ où tout avait commencé, où il était enfant parmi d’autres enfants confiés aux soins des femmes dans un refuge incontesté. Avec d’autres, il avait couru les sentes sur les pentes du château où grimpait un vignoble, s’était aventuré jusqu’aux lisières des bois, amorce presque immédiate de la forêt sans borne. Depuis, il avait fait son chemin et rempli son contrat. Maintenant, il rentrait chez lui. Mieux que Paris, Compiègne ou Saint-Denis, lieux communs de l’Histoire de France, Béthisy était le Rosebud de ce Citizen Kane.

James Gressier

   Bibliographie : Nicolas Bergeron : Le Valoys royal, 1583. Notice archéologique sur le département de l’Oise, 1856. Georges Duby : Guerriers et paysans. Alain Corbin : Le monde retrouvé de LF Pinagot. Yvan Gobry : Louis VI, Pygmalion. Eric Bournazel, Louis VI le Gros, Fayard...

   JAMES ET LES DORYPHORES

   A propos du Valois, de la vallée de l’Automne et des deux Béthisy, on pourra lire aussi, «James et les doryphores, une enfance sous l’Occupation» que publient les éditions de LA GALIPOTE, 22, rue du Commerce, 63490 Vertaizon. Pour toute information, on pourra contacter l’auteur : James Gressier à l'adresse suivante : contact@james-gressier.fr (20 euros).

avril 2012

A PARIS ! POUR QUOI FAIRE ?

Lettre à un Auvergnat.


   Tu peux dire que tu m’as épaté ! Rien de tel qu’un Auvergnat pour croire au tégévé, à la nouvelle cuisine, au jogging, au fast food. Dire qu’il aura fallu que tu viennes dans ma rue pour manger une potée aux choux cuisinée par un Turc ! Tu m’annonces que ce tégévé, on va vous le faire bientôt, Vos élus s’en occupent. Honnêtes, ils ont prévenu : pas question qu’il desserve Saint-Flour ou Aurillac. Il faut être réaliste : le Puy de Sancy n’est pas l’Annapurna, il n’empêche que l’Auvergne a tout de même des montagnes qui barrent la route aux grandes vitesses. La grande vitesse, un rien l’arrête déjà au beau milieu d’une rase campagne ou dans le noir d’un tunnel où on la retrouve au bout de dix heures. C’est délicat la grande vitesse. On en vient à regretter la vapeur qui crachait l’escarbille mais ne craignait pas la neige et qui, naguère encore, romantique comme l’Orient Express, traversait ton massif de Paris à la Côte d’Azur. Il paraît que pour s’éviter les côtes, la neige et les tunnels ton tégévé Paris-Clermont s’arrêtera sous Moulins, après un petit crochet par Orléans, pas plus de deux heures pour arriver, dit-on, jusqu’à une Gare d’Auvergne en pays bourbonnais. Ton Auvergne, mon petit vieux, on lui remonte ses bretelles. Tout ça sans trop parler des expropriations, de la nuisance et des saccages pas très écologiques imposés à de belles provinces balafrées à jamais pour livrer le passage à un moyen de transport dépassé dans trente ans d’ici. Il est fini le bon temps où, assis tranquillement depuis ta gare d’Issoire, tu te retrouvais en gare de Lyon. Maintenant, tu changes une fois et bientôt ce sera deux. Mais tu as ta valise roulante. On en fait à roulements à billes, métallisées et aérodynamiques. Elles remplacent les porteurs qu’on a mis au chômage. Une chose est sûre : on n’arrête pas le progrès ni la bienveillance des élus. Prêts à tout pour être réélus, ils promettraient la lune et le déluge en prime. En attendant, ils ont cédé la télé à l’argent. Et pourquoi pas l’éducation ? A quand la pub dans les écoles, au sommet du Puy de Dôme ou au Louvre ? Tu imagines Péguy, Jaurès, le rêve qu’ils auraient fait si on leur avait dit, il y a à peine cent ans, qu’un truc comme la télé risquait de voir le jour ! Trente-six chaînes au service de l’Homme pour le rendre plus intelligent ! Tout ce qu’on ferait avec cette télé si la France votait pour ! La connaissance à domicile, le théâtre, la peinture, la musique, l’histoire, les sciences, le vrai miroir du monde !... Au lieu de ça qu’est-ce qu’on te donne ? Thriller & Cie, la rigolade qui tue, les navets et la soupe people, tout ce qui caresse la bête dans le sens du poil. Même la gauche de nos gauches de droite, celle qui se dit révolutionnaire, n’osera pas frictionner à rebours. Et quand je pense à ta femme qui voulait dernièrement voir Monet à Paris et l’autre jour Degas. Le mal qu’elle s’est donné, ta femme, pour prendre un train à l’aube sans rater celui du soir ! Tout ça pour faire la queue, entrevoir trois chefs d’œuvre au hasard de la foule. La solution, dit-elle, c’est le tégévé, ce futur train de banlieue qui ferait de Clermont une annexe de la capitale comme Melun ou Sarcelles. Quand je pense que moi-même qui vis en plein Paris, sans même prendre l’autobus, j’ai vu Degas à la télé, grâce à une insomnie. C’était même mieux que le foot que tu paies pour mal voir « en live ». Ma conclusion, c’est qu’en Auvergne vous n’êtes qu’une bande de snobs.

Félix Lajoie.


PS - La prochaine fois, venez donc chez nous, notre fille libère sa chambre. Elle épouse un trader.

avril 2012

UN PHENOMENE NOMMÉ VIOLENCE

   Au péril du confort.
   De la démocratie qui nous gouverne nous attendons la paix dans l’abondance. Nous voulons la sécurité, exigeons du pouvoir qu’il nous loge, des médecins qu’ils nous soignent, de la justice qu’elle punisse les voleurs, les violents, les violeurs, les pollueurs de toutes sortes à commencer par les fumeurs qui voudraient se détendre aux terrasses plutôt que chez eux, face à un bon polar en suçant des tranquillisants arrosés d’un lait fraise. On pourra objecter que ce genre de confort n’est pas le lot du clochard qu’on appelle esdéef. OK pour le confort, le bonheur, c’est à voir. La France, pays qu’on nous envie, voué pourtant aux anti-dépresseurs, prouve assez que le confort n’attire pas le bonheur mais plus souvent l’ennui, avant-garde de la déprime. Or rien, pourrait-on croire, ne combat mieux l’ennui qu’une ration quotidienne de violence. Le remède est administré jusqu’au creux des campagnes où, par la grâce des satellites, s’introduisent désormais les jingles, les musiques percutantes, l’information la plus directe concernant les secousses du monde, du même coup les fictions sanglantes dont le cinéma des villes se réservait l’usage. Nous voyons, pour nous faire frémir, des voitures qui s’enflamment ou, pour nous faire rêver, des acteurs rétribués qui miment les pâmoisons du sexe. Sous le regard des parents dépassés, des écrans où on tue ont pris le relais de l’école. Déniaisée dès le berceau, la jeunesse ne veut pas vieillir. Ignorante du passé, aveugle à un futur qui l’entraîne sur sa pente, elle revendique son droit à jouir d’elle-même immédiatement et jusqu’au-delà de la retraite. Voyageuse, elle survole la vie, visite les plages lointaines et repousse un quatrième âge qui l’attend sur les bords du Styx.

   Un merveilleux silence.
   Boustés par nos musiques, rattrapés par l’appel des portables, nous vivons dans un monde toujours plus virtuel où les repères s’égarent. Les moralistes sont dépassés. Ainsi voit-on trois jeunes jusqu’ici sans histoires s’engager au pays des hommes. Ils sortent à peine de la forêt télévisuelle où, depuis qu’ils étaient nés, ils évoluaient dans l’inconscience. Comme dans un jeu électronique, ils entraînent l’un des leurs vers une vraie forêt d’arbres pour l’abattre avec de vraies balles et incendier son corps. Nulle morale ne s’oppose à un tel sacrifice dans le monde d’où ils viennent, où les vies ont la même valeur que les pions d’un jeu de dames. Ils n’ont même pas - si c’en est une - l’excuse de l’islamisme. Ils sont purs comme la préhistoire ou les fils de Clovis qui, malgré leur baptême, ignorants des droits de l’homme, s’entretuaient sans scrupules. Effarée mais compréhensive, la France épargnera sa guillotine aux trois enfants sauvages. Echappant au bourreau, ils auront droit aux psychologues chargés de combler leur retard et de les avertir des progrès d’une humanité qui avant l’invention du péché s’adonnait tout comme eux, sans débats ni remords, à ses pulsions premières. Les journalistes épilogueront sur le scandale, orchestreront le chœur d’une opinion recrutée dans la rue. Cherchant des responsables, ils trouveront la police, les parents et l’école. Un silence étonnant, qu’on pourrait croire complice, couvrira de son blanc manteau l’exploitation du fait divers, tout l’arsenal violent et séducteur, pleinement éducatif, des pubs ou des affiches, des journaux, des écrans et des publications avec ou sans images.


   Prestige de la violence.
   Qu’on ne nous parle pas de censure. La censure est obscène. « Cachez, disait Tartuffe, ce sein que je ne saurais voir ». La violence, c’est la nature même. Qui pourrait censurer la nature ? « Chassez le naturel, avait dit la Fontaine, il revient au galop ». La violence est inscrite dans nos gènes. En temps de paix, elle est sans emploi, d’où l’ennui qui nous ronge. Car « nous sommes tous des assassins », c’est déjà ce qu’annonçait un film de l’après-guerre où un jeune homme sans instruction, embarqué dans la Résistance - comme son pareil, Lacombe Lucien, l’avait été dans la milice - ignorait qu’on ne tue plus après le cessez-le-feu. Assassins refoulés, nous sommes tous nostalgiques du drame comme l’étaient les poètes après Napoléon. Eux avaient de l’instruction, ils écrivaient en vers. On les appelait « les romantiques ». À perte de vue et à n’en plus finir, pour bercer nos instincts, il faut qu’on nous raconte les tristesses de la guerre. A défaut d’hécatombe, nous voulons de beaux crimes, réels ou qu’on invente, des vampires et de belles horreurs. Actuelle, imaginaire ou historique, la violence plaît et fait recette. Il n’empêche qu’en temps de paix, la violence est un luxe dangereux et que le luxe se taxe comme l’alcool et la cigarette ou l’essence qui nourrit nos quatre-quatre et nos motos vertes. La conclusion est simple : dans une période de crise où l’état a besoin de rentrées substantielles, quand l’hôpital coûte cher, quand la police et les prisons alourdissent le budget, il faut taxer l’hémoglobine.

James Gressier.


mars 2011

GÉNÉRATION PANTOUFLES

   Ils ont de quoi nous émouvoir ces titres et ces images qu’on trouve périodiquement à la une de Marianne ou du Point. N’a-t-on pas vu Télérama présenter récemment sous l’annonce « Génération révolte » la photo d’un jeune homme qui, à l’ombre d’un drapeau rouge, s’exprime avec la même colère que la Marseillaise de Rude ou la liberté de Delacroix. A voir sa mèche rebelle et son anneau coquet, on l’imagine sorti depuis peu des jeans de sa maman, assez âgé toutefois pour qu’on puisse l’accuser d’avoir voté naguère et comme tant d’autres pour Nicolas plutôt que pour Ségolène. On s’étonne que son choix, qui fut pourtant celui d’une France majoritaire, l’ait dégoûté si vite, au point qu’il ne veut plus attendre pour chasser le despote provisoirement en place au profit de l’homme sans reproches ou de la femme providentielle que l’Histoire nous prépare en coulisse. Faudrait-il croire que, de De Gaulle à Sarkozy, en passant quatorze ans par la gauche, nos votes démocratiques étaient voués aux ratages ? Faudrait-il regretter encore nos rois de droit divin chassés pour un empereur à la mode d’Offenbach, ou pour une République, déjà troisième du nom, qui finirait si mal en 1940 ? Et comment expliquer alors qu’une Egypte, elle aussi en révolte, rêve d’une Constitution inspirée par la nôtre ?
   Un mystère plus profond encore est de savoir ce que veulent pour de bon les jeunes de cette « génération révolte ». Ils rêvent, nous déclare-t-on, d’aller vivre n’importe où ailleurs, alors que Dieu lui-même, si on en croit le dicton, n’était heureux qu’en France ! Trouveront-ils, le whisky aidant, un bonheur légitime dans quelque ville sans âme d’Australie ou du Middle West ? Quant à l’Inde ou la Chine, elles n’ont besoin de personne. Que faut-il espérer de ces jeunes indignés que leurs parents avaient voulu faire naître peu avant leur divorce, c’était apparemment pour égayer leur vie, pour payer leur retraite, ou peut-être pour qu’ils trouvent on ne sait quelle réponse au trop-plein des questions qu’ils laissaient en suspens.


   Moins gâtée que les précédentes qu’encourageaient encore Trenet, Brassens ou les Beatles, cette prétendue génération révolte n’a d’autre hymne que le rap ou le vieux rock d’Elvis. A première vue, comme les Grecs d’aujourd’hui, héritiers d’un pays qu’habitaient autrefois des artistes et des philosophes, elle voudrait jouir du droit de l’homme à des conforts jusqu’ici inconnus. On n’ose croire néanmoins qu’elle aimerait voyager toujours dans des avions pollueurs et satisfaire toutes ses envies avec l’argent des banques. Acceptant fatalement le joug de la Croissance, veut-elle autant de canons à neige que d’autoroutes sans congères ? Exige-t-elle des centrales, des légions d’éoliennes, des trains plus performants mais moins ponctuels encore que le lièvre de la fable, et voudrait-elle sur nos sentiers toujours plus de motos vertes, aussi vertes que ce capitalisme malin qu’un avenir hypocrite met en place ? Ces jeunes rêvent-ils à des supermarchés qui ouvriraient huit jours sur sept ou seraient-ils plus mûrs tout de même que leurs aînés ? Sur les grèves de la crise, voici qu’ils s’aperçoivent que papa et maman, portés par la marée des trente glorieuses, les ont menés en bateau. La jeune génération est prise de doutes. A en croire nos journaux qui créent pour nous l’information, elle se fâche comme les foules du Caire. On dirait qu’elle va tout casser, tout reprendre à zéro. Tout mis à part la clim et la sono, Internet et la bouffe, les soldes et le chauffage central.

Jérémie Cassandre.


mars 2011

ANDRÉ CHASSAIGNE

Un communiste pour la planète.


   Non Chassaigne ne nous déçoit pas. On avait peur pour ses moustaches qu’on avait aperçues dans certains rendez-vous auvergnats ou lors des diffusions de l’Assemblée Nationale où l’image leur réserve un régime de faveur. Car Chassaigne est photogénique, « charismatique » irons-nous jusqu’à dire si les mots ne nous font plus peur, qu’ils sortent de la manif ou de la sacristie. La première fois où nous l’avions vu de près, c’était à l’occasion d’un vernissage. En guise de kir, breuvage mis à la mode par un chanoine qui lui légua son nom, le responsable de la galerie nous invitait à boire un « communard », de couleur rouge. Pour nourrir la conversation, une dame que le hasard plaçait tout près du député avait dit sans penser à mal : « Il y a des gens qui appellent ça « un cardinal ». André Chassaigne, courtois, avait eu ce commentaire : « C’est une question de culture ». C’était dit comme un simple constat à cent lieues de toute haine recuite, aux antipodes de la guerre froide comme d’un pacte germano-soviétique où le PCF, pour les beaux yeux de Staline, sacrifiait ses meilleurs. Et pour le coup, levant son verre, on se sentait lavé des relents de la lutte des castes, habitants de la même planète, dans un temps où la tolérance marquait vraiment des points.
   De récents succès électoraux remportés dans le Puy-de-Dôme ont fait d’André Chassaigne une vedette populaire de la scène politique. Désormais sa notoriété va au-delà de Saint-Amant Roche Savine. Elle déborde largement les limites du canton. Dans un moment où le socialisme cherche en vain un Jaurès et où il faut que Sarkozy lui-même, à l’instar de Jésus, premier des socialistes, prenne sur lui de chasser les marchands du temple de la télévision, on pouvait se demander ce qu’un communiste trouverait à dire pour convaincre le citoyen qu’un réflexe de gauche tient encore à l’abri du dépit et des sirènes de l’extrême droite. C’est peu dire qu’on était curieux de lire le livre (Arcane, 19 euros) publié par André Chassaigne dans les derniers mois de 2010. « Pour une terre commune », tel est son titre, beau titre, presque chrétien, teinté d’une allusion discrète au parti des plus pauvres. Certains pourront vous dire que l’écriture est parfois alourdie d’expressions trop technocratiques, telles que cette « thématique environnementale » qui agresse dès la première ligne le lecteur dépourvu de bac plus cinq. Un autre ne voudra pas s’arrêter pour si peu. Peut-être avait-il eu le privilège d’attraper distraitement une interview de l’auvergnat sur France-culture. Il s’était dit, narquois, que le communiste quittait le vieux vélo de la dictature du prolétariat pour enfourcher la bicyclette écologiste. S’enfonçant davantage dans le texte, il découvre avec soulagement que Chassaigne, qui cite sans parti pris Bossuet comme Karl Marx, vaut mieux, et beaucoup mieux, qu’on ne sait quel opportuniste faisant la quête des suffrages. « Je ne me prononcerai pas, nous dit-il page 77, pour ou contre une technologie et je me refuse à cliver le débat entre leurs partisans et leurs opposants », voilà bien un discours qui a des chances d’être efficace. On ne peut qu’adhérer à la démarche d’André Chassaigne qui sait reconnaître l’échec du stalinisme productiviste mais refuser également la palme à ce capitalisme, non moins productiviste, dévot du culte de l’argent qui prétend s’habiller en vert pour mieux assurer son pouvoir et faire ses bénéfices sur le dos de la planète. Pour nous, en citoyen lucide, André Chassaigne démonte le stratagème.


James Gressier.


mars 2011

AU BON TEMPS DES ÉCOLES NORMALES

Les vertus de la nostalgie.

   On avait oublié les vieilles écoles normales primaires. Elles étaient renvoyées au folklore des instits en blouse grise, de l’accord des participes et de la division à trois chiffres. On s’aperçoit que toute une poésie hexagonale, éventuellement colonialiste, nous échappe désormais au bénéfice des calculettes autant que d’une mondialisation prétendument laïque mais vouée à la religion de l’Économie. Il a suffi que Danièle Sallenave entrouvre un instant le dossier dans sa chronique de France-Culture : « Les vieilles écoles normales, disait-elle en substance, ça n’était pas plus mal ». Elle faisait allusion aux réformes successives qui lassent les vocations au point qu’on trouve à peine deux amateurs pour un seul poste de formation. Quelques-uns se rappellent encore qu’il fut un temps où deux cents candidats au moins pouvaient se présenter aux vingt postes disponibles d’une seule école normale d’instituteurs. En concurrence avec ceux des houillères du nord, les enfants méritants du midi remontaient plus haut que Paris où le soleil de leur accent éclairerait les écoles picardes. Encore leur faudrait-il, après avoir franchi les épreuves du concours et d’un BEPC qui n’avait rien à voir avec le simulacre du brevet des collèges, s’imposer dans les vingt premiers, sans oublier ensuite la barrière double d’un baccalauréat en deux parties dont les épreuves, tant scientifiques que littéraires, n’étaient pas forcément celles de leur choix ou de leurs compétences. Quand vint le temps des contestations, ceux qui étaient entrés dans ces écoles furent parfois les premiers à critiquer la formation qu’ils y avaient reçue. Sur quatre années, la quatrième seulement préparait au métier. Elle était assortie de périodes de pratique, soit à l’école annexe, soit dans différents postes répartis dans le département. Une grande majorité des « élèves-maîtres » étaient issus alors du milieu ouvrier ou du monde paysan. Ils connaissaient le terrain où ils auraient à faire leurs preuves.


Aux lendemains de la guerre, l’accession à des « études longues » était encore un privilège réservé aux meilleurs. Occasion de se rappeler que, dans un livre de Léon Frapier intitulé « la Maternelle », la normalienne faisait déjà figure d’intellectuelle. Le lauréat du concours, âgé de quinze ou seize ans, s’engageait pour dix ans à titre de compensation pour l’internat et l’instruction accordés gratuitement, engagement qui constituait tôt une mise en condition qu’on comparait parfois aux séminaires. Avec la participation aux patronages laïques ou aux colonies de vacances, un lien constant était maintenu avec l’enfance. Les petites filles rêvaient de devenir « maîtresses » plutôt que sociologues. Dans la surenchère des réformes, les études prolongées ont rompu ce lien d’enfance comme l’expérience des « grands » qui, secondant l’instituteur, aidaient souvent les petits dans les écoles à classe unique. Il se peut que le parcours universitaire sélectionne l’aptitude à l’étude mais sûrement pas la compétence à transmettre aux enfants le savoir suffisant acquis déjà après un enseignement secondaire traditionnel. On pourra déplorer que les Ecoles Normales aient cessé de jouer leur rôle parce que leurs « normaliens » préféraient devenir professeurs des collèges. Dans le déluge des réformes, des décideurs ont condamné de haut un enseignement de base devenu défaillant. Il n’en demeure pas moins que l’illustre « laïque » née des Ecoles Normales fit pendant presque un siècle l’honneur d’un idéal républicain.

James Gressier.


mars 2011

O'ixe.

décembre 2010

FÊTE DU LIVRE

En Auvergne et ailleurs
la grande misère des abondances.


   Lancé à l’origine par des opérations de prestige à Nancy, Montpellier ou à Brive-la-Gaillarde, le phénomène des fêtes du livre a gagné en trente ans toute la France. Aujourd’hui plus que jamais, chaque chef-lieu de canton du Livradois ou de la Combraille, de l’Artois comme du Roussillon, s’efforce d’organiser sa propre fête du livre, ne fût-ce que pour justifier ses services culturels et leur accès aux subventions. Au bourg de Vertaizon, la fête est désormais annuelle par surenchère électorale. On peut craindre alors que la multiplicité nuise à la sélection. Il fut un temps où le choix du prix Goncourt s’effectuait, disait-on, dans le train Corail qui ramenait le jury d’une capitale des truffes en direction du restaurant Drouhant. Le Goncourt faisait alors la une du journal de vingt heures. Il est relégué depuis à l’arrière plan du sport. Allumé par des éditeurs et lancé par les journalistes, le pétard de « l’école de Brive » fait aujourd’hui long feu. On attend la relève d’une élite de la Creuse. Il faut faire un pont d’or à tel ou telle auteur de best-seller pour qu’il vienne ou qu’elle vienne de l’Irlande ou du Perche signer quelques volumes supplémentaires dans les provinces profondes.
   Faudra-t-il en déduire que si les fêtes du livre foisonnent, la vraie littérature va mal ? Une statistique de la Société des Gens de Lettres, dont chacun peut être membre en payant sa cotisation, affirmait récemment que six millions de Français se livrent à la littérature, c’est-à-dire qu’ils écrivent sans être pour autant auteurs chez Gallimard ou adeptes de la secte des Editions de Minuit. Signe de jeunesse ou de stagnation culturelle, les faveurs du public le plus large vont à Harry Potter, comme jadis, pourrait-on ajouter, à l’Astrée ou à Lancelot du Lac. La question qui se pose est de savoir, s’il existe réellement, en France et en francophonie, six millions de lecteurs qui sachent réellement lire et juger un bon texte sans l’assistance publicitaire des magazines spécialisés.
   Les fêtes du livre ne sont pas bégueules au point de réserver leurs stands à la Recherche d’un Temps perdu qu’elles ont trouvé d’avance. Les auteurs qui y siègent, tout occupés d’eux-mêmes n’iront pas jusqu’à s’oublier en amenant les conversations vers les littératures de Proust ou de James Joyce. On devine qu’ils lisent peu, trop occupés qu’ils sont par leurs propres écrits. S’ils s’alignent sur quelques modèles, ils évitent les comparaisons qui peuvent leur être fatales.
   Pourquoi lire, se demande Charles Dantzig dans un livre publié chez Grasset ? La question n’est pas inutile. Pour s’instruire, dirons-nous. Pour se distraire ensuite, c’est-à-dire pour s’extraire de soi-même sans trop se perdre de vue, pour pouvoir rire du ridicule des autres ou se repaître de leurs drames.
   Lire est déjà une chose, un commencement utile, mais pourquoi osera-t-on écrire ? Question plus délicate encore dont on peut se demander si les auteurs se la posent, tout au moins au départ. Ils ont tout intérêt à ne pas le faire, à rester plus ou moins naïfs. Si, comme Tolstoï, ils se mettent sur le tard à penser un peu trop, ils en perdent aussitôt la grâce et parfois même la tête. On est tenté de dire que les auteurs écrivent pour mettre en scène des vies vraies ou imaginaires qui augmenteront la leur. Chemin faisant, ils expliqueront à d’autres des choses qu’ils n’avaient pas comprises d’avance et qu’ils découvrent à mesure. C’est ainsi qu’ils explorent pour ouvrir des chemins au rêve ou au cauchemar, ou pour guider des lecteurs aussi nombreux que possible sur la trace des héros de toutes sortes qu’ils ont pris pour sujet et goûter avec eux, gratuitement, au vertige de leur chute.
   Les auteurs qu’on peut approcher pendant les fêtes du livre nous mènent rarement très loin. Ils pointent leurs ventes comme des victoires remportées une à une. Postés derrière leurs piles, ils guettent leurs éventuels lecteurs qui lisent de moins en moins. Eux sont venus, pas tellement pour les livres, mais parce que c’est dimanche, en poussant la charrette du gosse ou en attendant l’heure des jeux télévisés du soir. Ils achètent pour offrir à des gens qui ne lisent pas forcément plus qu’eux, à une grand-mère qui ne tricote plus et n’a rien d’autre à faire, ou parce qu’ils connaissent l’auteur ou un lieu dont il parle. Ils font un peu la queue pour Jean Anglade dont le nom est connu, dont la voix forte et les bons mots fusent par intermittence au cœur du brouhaha. À l’inconnu qui avait cru les retenir en vantant son ouvrage, ils disent qu’ils vont revenir, qu’ils vont seulement faire un petit tour, histoire de se rendre compte. Mais si l’auteur annonce que le livre qu’il propose est l’histoire de sa vie, le passant ralentit et s’attarde pour dire longuement la sienne qui vaut n’importe quelle autre, puis s’échappe tout à coup, affirmant qu’on l’attend. Depuis longtemps déjà, les grandes vedettes de chez Grasset, le Seuil ou Gallimard ont disparu de Blanzat. À Montluçon, la palme revient à Poulidor.
   Espoir d’un éditeur de seconde ou de troisième catégorie, l’authentique écrivain, cygne parmi les canards, est bien le seul à se connaître et à croire en lui-même au cœur d’une fête où le hasard ou sa faiblesse l’ont amené plus ou moins malgré lui. Il va prendre un café dans une tasse en plastique puis revient à sa table. Il rêve d’être coureur cycliste pour se détacher du peloton et franchir en vainqueur les cols de la littérature. À des degrés divers, c’est un rêve analogue qui anima d’abord ceux qui rêvaient de voir leur nom en haut d’une couverture de livre. Ils y songeaient depuis longtemps et un jour il a bien fallu que ce livre, ils commencent à l’écrire. Ils ont attendu au besoin jusqu’à l’âge de la retraite. L’ordinateur les encourage, il leur imprime à mesure de belles pages propres où par avance il leur signale leurs fautes et leurs coquilles. C’est ainsi qu’ils progressent jusqu’au-delà du brouillon où leurs forces les lâchaient jadis dans l’enfer des ratures et du papier carbone. Animés d’un second souffle, ils déversent tout leur stock de fantasmes ou tous les documents qu’ils souhaitaient exploiter. En mettant le point final, ils s’éblouissent eux-mêmes d’être allés jusqu’au bout. Ils ne doutent plus de leur vocation. Des machines multiplient leur texte. Ils l’envoient chez des éditeurs, eux-mêmes de plus en plus nombreux.
   En ce qui concerne les éditeurs, il en existe de plusieurs sortes, chacun meilleur ou pire qu’un autre. Ces éditeurs aussi sont des rêveurs, eux aussi aiment les livres qu’ils servent à leur manière. La plupart tiennent à être honnêtes. C’est malgré eux qu’ils vous déçoivent autant qu’ils se déçoivent eux-mêmes. À cette différence près qu’eux doivent joindre les deux bouts, ils ont des échéances quantitatives et monétaires. Au temps des typographes et des anciennes machines, il fallait s’assurer de deux mille exemplaires pour mettre une imprimerie en marche et il en faut toujours quatre mille, si possible plus, pour que le jeu soit jouable et commence à valoir la chandelle. La vraie publication d’un livre tient plus que jamais au diffuseur grâce auquel il courra sa chance « dans les bonnes librairies » pendant les dix ou douze semaines de sa courte existence. Quelques articles auront paru peut-être pour saluer son passage. Là, c’est déjà beaucoup et sans doute l’écrivain amateur devra-t-il se satisfaire à moins. Au départ, un tirage d’une centaine d’exemplaires est déjà séduisant. On serait assez heureux d’une simple convivialité, d’un tranquille art de vivre d’un auteur apprécié par cinquante ou vingt-cinq vrais lecteurs. Les rencontres pourraient s’amorcer pendant les fêtes du livre et se prolonger au-delà. Le problème est que personne n’ose juger et penser par soi-même. Les salons littéraires n’ont plus cours. Au point où nous en sommes, personne ne peut plus croire qu’un bon livre puisse être autre chose qu’un livre qui se vend et vous harponne déjà à la proue d’une gondole de la Fnac. L’argent seul mène la danse. L’auteur, en premier lieu, veut rentrer dans ses frais et faire éventuellement fortune, et plus encore son éditeur qui l’a pris à ses risques en charge.
   Hormis les aigles de l’édition qui volent haut de leurs propres ailes, les éditeurs d’en bas ont du personnel à nourrir, des problèmes de fin de mois que les auteurs ne veulent pas connaître, sûrs qu’ils sont d’apporter le meilleur grain à moudre au moulin littéraire qui prend le risque de tourner pour eux, tout au moins pour un tour d’essai, et que volontiers ils trahissent si le succès leur ouvre d’autres portes. La vérité est qu’un auteur, nécessairement imbu de lui-même et qui a besoin de croire sinon à son génie du moins à son talent, est quelqu’un qui avance à tâtons. Même quand il croit prendre son envol, il progresse comme une taupe dans l’épaisseur des mots. La plus grande chance qu’il puisse avoir est de rencontrer quelqu’un, de préférence un conseiller sans complaisance, qui reste assez lucide pour juger avec plus de sang froid le manuscrit que, sitôt l’accouchement, l’auteur regarde comme son enfant chéri. Le malheur est que le besoin qu’il a de croire à sa création conduit généralement l’auteur à refuser les objections. Toute rectification, tout allègement qu’on lui suggère est ressenti comme une amputation. C’est, pense-t-il, qu’on aura mal compris l’originalité de sa recherche. Tel chapitre qu’on lui conteste est justement celui auquel il tient. A cela s’ajoute la paresse de se replonger dans un travail d’où il croyait sortir. Le lecteur bénévole referme alors le manuscrit. Le petit éditeur pour lequel une rentrée d’argent n’est nullement négligeable accepte un compromis et c’est à compte d’auteur qu’il publiera un texte que dès lors il n’a plus à défendre, qu’il laissera s’enfoncer bientôt aux ténèbres de son catalogue. La plupart des auteurs déçus prennent alors un chemin plus court qui les conduit directement chez l’imprimeur. Le filtre de l’éditeur désormais n’agit plus. La vanne étant ouverte, la marée générale se déverse de proche en proche jusqu’aux bourgs les moins littéraires, au rendez-vous des fêtes du livre comme sur une vaste plage des sables de l’oubli.

James Gressier.


octobre 2010

LA BATAILLE DU PUY DE DÔME

Plus ça change et plus c’est pareil.

   Quiconque, prend l’autoroute, fuit la banlieue de Paris et traverse la Sologne passera sans s’émouvoir l’aire du centre de la France. Ce quiconque, limité au cent trente à l’heure, doit patienter encore pour atteindre ce qu’il est convenu d’appeler le Massif Central. Il s’annonce à distance par une majestueuse protubérance, étendard d’une contrée où César eut le bon goût de se faire battre par Vercingétorix, par égard, croirait-on, pour une France à venir qui, du même coup et dans l’honneur, entamait son histoire. Cette éminence géologique, tour Eiffel de Clermont-Ferrand, est appelée le Puy de Dôme.
   Tel qu’il est, le Puy de Dôme, puissant et superflu, est l’emblème d’un département. C’est à peine un volcan, au mieux une bulle monumentale, excroissance de la croûte terrestre. Mal assuré de sa vocation et de sa raison d’être, le Puy de Dôme est quelqu’un comme nous ou comme la tour Eiffel, un chômeur éventuel en quête de son emploi. Avant le culte de la sainte Croissance et de la divine Economie, l’une des premières idées qui vint aux hommes fut d’ériger sur cette montagne un sanctuaire voisin du ciel, autrement dit de l’éclair et du tonnerre, ces phénomènes atmosphériques qui, depuis l’invention du fusible et du disjoncteur, n’étonnent plus notre humanité naguère superstitieuse. Avec l’arrivée des Romains tout allait prendre une autre ampleur. Fini le temps des cabanes, on installa là-haut une statue légendaire et un temple à Mercure pour lequel on amena du marbre d’Italie. Déjà Mercure, dieu du commerce, engendrait des boutiques. À coup sûr les pèlerins antiques trouvaient sur place assez de mercantis disposés à leur monnayer, sinon le gîte, du moins la nourriture et la boisson, les amulettes et les colifichets. Gallo-romain ou non, l’homme a ses habitudes. Pareillement les barbares, précurseurs des casseurs, lesquels, afin qu’on garde d’eux un souvenir durable, s’appliquèrent à détruire le temple. Viendront plus tard des siècles moins obscurs où le christianisme, intimidé sans doute par l’altitude, se contente de bâtir dans la plaine où un Dieu, désormais unique, rassemble plus aisément ses ouailles. Le sommet est laissé à une poignée de moines et à des sorciers périodiques. Les lumières de la Science prennent la relève sous l’impulsion de Blaise Pascal dont le beau-frère est chargé d’effectuer au Puy de Dôme une mesure décisive de la pression atmosphérique. Événement pacifique. On peut dire que la paix régnait sur cette montagne qu’escaladaient seulement ses visiteurs pédestres, romantiques comme Châteaubriand qui, parvenu à son sommet fleuri par le printemps, y trouva, nous dit-il, trois bergères qui chantaient des cantiques. Les vaches et les moutons paissaient l’herbe des hauteurs, territoire indivis, vierge encore de barrières et de limites apparentes. Ainsi jusqu’en 1906 où une locomotive haletante, accrochée à sa crémaillère ébrécha dangereusement ce calme séculaire. Il faudrait néanmoins attendre l’an 1929 pour qu’un scandale surgisse provoqué par un titre de l’Avenir du Plateau Central : « Le Puy de Dôme va être vendu », déclaration choquante mais officielle confirmée par l’ensemble des parutions locales :

« Vente sur licitation de la partie de la MONTAGNE DU PUY DE DÔME formant le n°86, section F, de la commune d’Orcines. Mise à prix : 100.000 Francs. »

   Autant dire qu’on mettrait en vente les montagnes de la lune qui sont à tous et à personne. En dignes enfants de Cyrano, des poètes de la France entière, moins gascons qu’auvergnats mais écolos avant la lettre, y sentirent une provocation, une atteinte à la liberté du rêve et de l’espace. Une bataille s’ensuivit, opposant l’écrivain partisan de la nature, au camp des « affairistes », promoteurs du tourisme intégral, rabatteur de devises. A chacun de choisir son camp.
   Au moment où on nous promet comme une grande nouveauté la renaissance prochaine d’un tramway touristique sur voie à crémaillère, il est bon de savoir que le temps brouille les repères, que la gauche comme la droite sont toujours susceptibles d’échanger leurs principes pour nourrir à bon compte l’ironie du sceptique ou l’étonnement distant du philosophe.
   Dans un livre qu’il publie en 1932 aux éditions Denoël et Steele, Jean Ajalbert, membre éminent de l’Académie Goncourt réunit les protestations ou les encouragements de personnalités telles que Pierre de Nolhac, de Maurice Maeterlinck, de Gandilhon Gens-d’Armes et de l’auteur de Gaspard des Montagnes, Henri Pourrat lui-même. Il intitule ce livre « la bataille du Puy de Dôme ». L’intention affichée de ces intellectuels de droite qu’à tort ou à raison on suspectera plus tard de pétainisme est clairement de s’opposer aux manœuvres de ces affairistes qui veulent vendre le Puy de Dôme et faire de son sommet une manière d’attraction payante. Le public, nous annonce Ajalbert, « saura voir de quel côté sont les amis du pays, des sites, des monuments, des souvenirs qui confèrent à l’Auvergne son caractère définitif, en regard des exploiteurs effrénés, assurés de la complicité active des uns, de la complaisance des autres, devant la carence larvée de l’administration, pour qui l’univers doit être soumis à la seule loi du pneu, du jazz et du cocktail… »
   Alertées par la presse, les opinions s’émeuvent et amènent le département à se porter acquéreur de la parcelle 86, c’est-à-dire du sommet du Puy de Dôme. Reste à savoir ce qu’il y aura lieu de faire de cette acquisition. On décide de la louer pour la rendre tant soit peu rentable. La location est accordée pour trente-neuf ans, au prix annuel de 4000 francs, à l’unique demandeur qui est… le directeur de la Compagnie des Tramways. À titre de consolation, au cours de la séance du Conseil Général du 30 octobre 1931, « ceux qui pourraient être inquiets pour l’esthétique du sommet du Puy de Dôme et la liberté de son accès » sont informés que l’accès reste libre et qu’en 1970 le département sera propriétaire de l’hôtel que l’on va construire et de la route à péage établie depuis quelque temps sur le parcours du chemin de fer. Les esthètes sont scandalisés. Ils sentent le vent de la trahison d’autant qu’une commission où siégeaient le préfet Trouillot et le Dr Cany, président de la Fédération touristique du Massif Central n’avait pas estimé « urgent ni primordial » de demander le classement du site.
   Et l’affaire, semble-t-il, va grand train à en croire Gandilhon Gens-d’Armes, poète né à Murat, écrivain symboliste, lequel publie dans l’Auvergnat de Paris du 19 mars 1932 un article dont la virulence n’a rien de symbolique. Il y cite cet extrait des gazettes clermontoises : « Le vieux Mont va être doté pour cet été, à quelques pas des ruines du Temple de Mercure, d’un hôtel qui correspondra aux besoins du tourisme moderne… Le nouvel hôtel qui a pour nom le Dôme comportera deux établissements, l’un de luxe, le second réservé aux bourses plus modestes. L’un et l’autre offriront aux touristes le tout dernier confort avec leurs chambres spacieuses, leurs salles de restaurant dont une de 400 couverts, ouvertes sur les horizons illimités et pourvues du chauffage central, du téléphone et d’un garage… Et, naturellement, à bref délai, dancing, golf, tennis, baccara, pour les rastaquouères des deux mondes et du demi ». Ce commentaire final est de la main du poète Gens-d’Armes qui n’y va pas de main morte. Dans un style cher à Léon Bloy, il dénonce sans nuance le laxisme de l’administration, les badauds et les poires, les affairistes et les méfaits d’un capitalisme sans vergogne.
   Il faut dire qu’au moment où éclate cette « bataille du Puy de Dôme » dont les échos remontent alors jusqu’à Paris, on est encore dans la psychologie des lendemains de la victoire de 1918. Le souffle de la crise économique et l’essor du fascisme se chargeront de brouiller les cartes. A côté du régionalisme ou du patriotisme et de leurs excès réactionnaires, il faut voir que l’ennemi d’un Henri Pourrat n’est pas précisément « le rastaquouère » ni le jazz, cet ancêtre du rock, mais nommément le tourisme industriel qui nous inquiète encore, un tourisme qui ridiculise le folklore auvergnat et qui prépare de loin, semble-t-il aujourd’hui, l’apparition de Vulcania, sous-produit d’un Eurodisney ou du parc Astérix, caricature des Gaules. Comme nous-mêmes après l’an 2000, Henri Pourrat s’indigne de l’usage abusif qu’au profit du commerce on veut faire de la tradition, de l’histoire et de la nature. Dans un article intitulé « Un poète du tourisme », publié dans l’Avenir le 10 avril 1932, il répond au docteur Cany, partisan du projet hôtelier, qui lui-même, s’il s’oppose aux « poètes », ne manque pas de talent pour s’exprimer en prose. Avant la dictature de la télévision, l’époque était propice encore aux gens de lettres. Derrière ce grand mot de Tourisme, dit Pourrat au docteur, il y a surtout « l’argent ». Selon lui on veut faire du tourisme une chose « aussi sacrée que le Franc Français », autrement dit l’économie menacée par la crise. Condamnant les abus du pouvoir de l’argent, l’écrivain auvergnat veut militer pour la culture et la nature, prétention qui rappelle nos préoccupations les plus actuelles. Aux approches de la guerre d’Espagne et du Front Populaire, puis des déroutes de l’an quarante, on voit que les positions se cherchent, riches déjà de contradictions, d’enthousiasmes généreux comme d’erreurs dramatiques dont nos esprits de 2010 ou de 2012 guérissent difficilement.
   En 1932, juste avant le triomphe d’Hitler et du nazisme, cataclysme exemplaire qui consacre jusqu’à nous la déroute générale de l’esprit face aux divers matérialismes camouflés d’idéologie, éventuellement de religion, puissances industrielles des bombes, des peurs ou de l’argent, le Puy de Dôme prend l’allure d’un symbole dont Paris brièvement s’empare. Dans un article du Figaro, daté du 10 juillet, Henri Pourrat résume les faits. Toute la presse, écrit-il, a crié. Tant et si bien que le préfet Trouillot a bien voulu ne plus s’opposer à ce que la Commission des Sites demande le classement du sommet, autrement dit de la fameuse parcelle 86.
   Tout ce qu’ici nous pouvons retenir de cette bataille de mots qui, semble-t-il, n’a pas fait de victimes corporelles est peut-être qu’en fin de compte, quel que puisse être l’avenir, le parti des rêveurs, a tout de même eu gain de cause. La victoire nous était annoncée d’avance par l’académicien Pierre de Nolhac qui adresse en préface ses félicitations à Ajalbert, Pourrat et Gandilhon Gens-d’Armes, dignes enfants de Barrès et vaillants défenseurs de la « montagne sacrée ». Même si, au bas de la côte, le pneu est créateur d’emploi, il reste à déplorer l’invasion des automobiles au bénéfice desquelles, sur la piste du « tramway à vapeur », le Puy de Dôme a été et demeure balafré. A la fin du recueil, un chapitre d’Henri Pourrat intitulé « Le mont protégé » nous apprend que le préfet, cédant à la campagne de presse, s’est enfin décidé à demander le classement du site. Impossible désormais d’y jouer au baccara ou d’y danser le fox-trot dans des hôtels de luxe. Les défenseurs de la nature sont volontiers austères.
   La conclusion sera confiée à l’auteur de « la vie des abeilles », Prix Nobel en 1911, inspirateur du Pelléas de Debussy, à Maurice Maeterlinck qui, familier de Royat, déclarera sans détour : « Le Puy de Dôme est un de ces hauts lieux qui portent la flamme d’un grand peuple ; il est interdit d’y toucher ». On ne saurait mieux saluer une Auvergne éternelle où bat le cœur de la France.

James Gressier.


octobre 2010

EXISTONS-NOUS VRAIMENT ?

Incertitude croissante de l’homme électronique.

   Au commencement du monde, il y avait eu un temps sans horloges et sans téléphone. L’homme était libre encore de ne pas connaître son âge. Chacun, sans artifice, existait par soi-même, jugé sur son courage, sa bonne mine ou son savoir-faire. C’est à peine si cet homme ancien disposait d’un vrai nom. Il était désigné en fonction de ses actes ou de sa façon d’être. S’il faisait le pain, on l’appelait Boulanger, Leborgne s’il était borgne, Lesage s’il était sage ou moins fou que la moyenne des autres. À noter que ce nom qu’on trouverait bon, un jour, de graver sur une pierre tombale aurait déjà tendance à se substituer à la personne, à remplacer son existence réelle et son souvenir même, réduits à quelques signes tirés de l’alphabet.
   L’apparition de l’état-civil est le signal d’une époque nouvelle. « Nom, prénom, date et lieu de naissance », ce code que désormais on vous réclame partout est le sésame de votre existence. Sans lui le monde se ferme, vous n’êtes qu’une ombre, un sans-papiers, vous errez sans baptême aux portes du Purgatoire. Et, parce qu’on n’arrête pas le progrès, au nom s’ajoutera bientôt le matricule grâce auquel et sur ordre, le citoyen meurt pour la France, recensé, consentant ou non, sur la liste des héros.
   Au lendemain de ses deux guerres mémorables, le vingtième siècle lâche sur nos têtes une pluie d’indicatifs, de codes, de cartes simples puis électroniques qu’on nous réclame partout. L’averse se change en cataracte au tournant de l’an 2000 sous la dictature d’Internet qui, sous peine de disparition attend de chaque individu qu’il produise, à la suite de son nom et de ses dates, un mot de passe supplémentaire. Une prolifération épidémique de chiffres et de lettres s’introduit dans nos vies avec le faux prétexte de les rendre plus vivables, mais désormais nous n’entrons plus chez qui que ce soit et premièrement chez nous sans subir le contrôle d’un appareil à touches. Il y avait quelque temps déjà qu’on ne nous soignait plus sans un numéro de sécu que chacun doit avoir en tête avec son code postal, le signalement de ses voitures tatouées, de ses téléphones fixes et portables, étant admis que votre portable comme votre porte refusera de s’ouvrir à vous si, par inadvertance vous oubliez son code. Abusant de l’espérance de vie, avertis néanmoins des menaces d’Alzheimer, nous avançons, poussés par l’âge vers une déroute de la mémoire qui nous laissera sans clé, piétinant sur le paillasson d’une existence, la nôtre, qui dès lors nous échappe.


   Aussi étourdis que nous soyons, nous ne sommes pas égarés pour tout le monde. Des pirates plus ou moins agréés nous recherchent et nous trouvent, et tous nous veulent du bien. Abusant de nos signalements qu’ils glanent ici et là, ils nous invitent à jouir de nos envies programmées. Ils sont prêts à nous faire crédit et nous proposent de bonnes affaires qui sont d’abord les leurs. Nous pouvons nous demander dès lors si nos désirs nous appartiennent et si nos décisions ou nos passages à l’acte sont réellement les nôtres. Des sollicitations de toutes sortes, orientées par les modes, nous harcèlent à toute heure et partout. Telles les cendres du Vésuve, elles nous enveloppent d’une gangue artificielle. Pour savoir qui nous sommes par nous-mêmes et si nous existons vraiment, il faudrait qu’on nous introspecte ou qu’on nous moule en creux comme les corps de ces Pompéiens dont les archéologues peuvent exhumer l’empreinte en injectant du plâtre dans la croûte volcanique.

Félix Lajoie.


octobre 2010

TANT QU'IL Y AURA DES ROMS

   Vieux comme le monde, ils nous arrivent de loin, d’un pays proche de l’Inde d’où l’annonce d’un quelconque déluge avait dû les chasser après la mort d’Adam et d’Ève. Une étape en Bohême fit d’eux des bohémiens ou des tziganes. Puis, gitans en Espagne, inflammables comme Carmen, sans renier le violon, ils s’emparèrent de la guitare. D’où qu’ils viennent et sous tel ou tel nom, en plus de la musique, ils traînent dans leur sillage un renom de voleurs de poules, de pilleurs de vergers, de potagers ou d’étalages, d’où la haine des braves gens de Brassens qui les montrent du doigt, ainsi cette commerçante, ni plus ni moins d’Auvergne que le bougnat de la chanson mais toute réjouie d’apprendre qu’une soudaine crue de l’Allier emporte près de chez elle un campement des manouches.
   Concernant les manouches ou ces romanichels qu’une mode nouvelle appelle « les roms », les opinions sont partagées, y compris dans la même personne qui souvent nous ressemble, à la fois bien-pensante et ennemie des pickpockets. On répète ces temps-ci que ces roms qui, dit-on, posent problème arrivent de Roumanie d’où la misère les chasse. Nulle frontière ne les bloque. Présents depuis tant de siècles, ils sont européens comme nous. Ils ont cessé de faire danser les ours. Ils envoient leurs vieilles mères mendier sur le trottoir ou autour des supermarchés. Il peut leur arriver comme à n’importe quel autre de devenir délinquants. Sur cette question, les statistiques sont vagues. On saisit l’occasion d’un de leurs débordements pour les reconduire à leur point de départ, la Roumanie en l’occurrence, où on veut que ces déracinés aient des racines plutôt qu’ailleurs.
   La France est progressiste et amie des droits de l’homme, c’est pourquoi elle aime l’ordre comme l’Allemagne ou le Luxembourg. Hélas, l’ordre et la liberté, souvent inconciliables, forment un couple difficile. Les bons principes en souffrent et la récente entorse qu’un président soucieux de sa réélection pensait leur infliger en douce autorise toute l’Europe à se sentir plus vertueuse qu’une nation réputée arrogante, spécialiste du cocorico. Dans la course à l’hypocrisie, il ferait beau voir que qui que ce soit, éventuellement une Amérique xénophobe ou raciste, lui tienne la dragée haute !
   Nombreux pourtant sont ceux qui cultivent en leur cœur une image de la liberté qui ressemble à Carmen ou à Esméralda. Quelques quinquagénaires peuvent se rappeler encore avoir vu sur les routes d’Auvergne et de Navarre ces roulottes appelées verdines. On en trouve un exemple sur un tableau de Van Gogh. Une jument les tirait et son poulain tournait autour. Sur la route où il fonce quel automobiliste de 2010 tolérerait ce cortège antique ? Quel humaniste, mâle ou femelle, offrirait sa pelouse aux roms, leur prêtant ses toilettes contre un air de guitare ?
   Les roulottes voudraient s’arrêter sur nos champs d’épandage que nous leur cédons à regret. L’Europe est une impasse. On se demande où allaient jusqu’ici les roms au travers des frontières et des siècles et quel but ils pensaient atteindre. Pareillement on s’étonne : Où allons-nous nous-mêmes partant une fois encore de Roissy ou d’Aulnat à la recherche d’on ne sait quel ailleurs ? Les voyagistes peuvent s’évertuer, notre planète est sans issue et nous tournons en rond. Et sans doute faudra-t-il qu’à la manière des roms, nous fassions halte un jour, à Ushuaia ou à Vladivostok, sur l’amas de nos déchets et de nos rêves de consommateurs. À moins que, comme les roms, voyageurs de l’imaginaire, nous gardions un espoir et une musique au coeur.

Jérémie Cassandre.


mai 2010

Duflan.

mai 2010

PASCAL... ET APRÈS ?

Philosophie galipotienne.

   Au regard de la religion, on voit que deux attitudes s’opposent dans une sorte de match nul : l’une d’elles consiste à vouloir croire, l’autre étant de vouloir ne pas croire. Comme s’il n’y avait ni foi ni mécréance réelles, seulement des attitudes. Faute de preuves dans un sens ou dans l’autre, nous sommes réduits aux partis pris… Le parti qui consiste à éviter d’en prendre - n’en déplaise à Montaigne - étant considéré comme blanc ou nul.
   Que Galilée ou Darwin aient voulu nous apprendre que nous ne sommes pas le centre de l’univers ni, semble-t-il, son dernier mot, ne change rien à notre inquiétude. Nous ne savons réellement qu’une chose qui est que nous existons. Nous avons la conscience d’exister, ce qui n’est déjà pas si mal. Religieux ou matérialistes, dans l’instant justement où nous en faisons usage, nous ne pouvons pas plus nier la conscience que nous ne pourrions nier la matière ou la vie. Conscience dont nous avons la charge sans savoir où nous devons l’investir. C’est en gros ce que Pascal - ce parieur - aurait pu se dire déjà. C’était il y a longtemps, avant même qu’ait paru le premier numéro du magazine la Galipote*.
   Il est remarquable tout de même que, depuis Blaise Pascal, nous ayons tant appris sans avancer d’un pas, sans avoir pu marquer un but dans un sens ou dans l’autre.
   Tout ça malgré l’informatique, le journal de vingt heures et l’invention du robinet d’eau chaude.

* Le magazine qui pense, donc qui existe (dixit Descartes).

Heurtebise.


mai 2010

LA GUERRE DE GERGOVIE

Lueurs nouvelles sur une vieille bataille.


   À ceux qui s’obstineraient à l’ignorer encore, rappelons qu’avant de devenir l’objet d’une guerre d’archéologues à odeur de patriotisme, Gergovie était le site incertain d’une empoignade sanglante où, de l’aveu de Jules César lui-même, son ennemi Vercingétorix avait eu le dessus avant d’être obligé de se rendre à Alésia. Au profit de sa victoire finale, le futur empereur des Romains, soucieux de sa propagande, n’avait pas intérêt à dévaluer un adversaire dont nous-mêmes, au profit de son image, préférons ignorer qu’avant d’être son rival il était plus ou moins son allié, les malveillants diront son collaborateur. C’est ainsi que, par la grâce d’un texte dû à l’envahisseur, la bonne vieille Gaule druidique et volontiers guerrière - mais néanmoins analphabète - pénétrait dans l’Histoire. Une Histoire que chacun, d’une manière ou d’une autre, tend à tirer à soi au nom de la Vérité une et indivisible.
   Il semble qu’à l’origine, un Moyen Age obscur, ignorant des techniques de l’archéologie, ait placé Gergovie en toute simplicité à l’endroit même où aujourd’hui se trouve Clermont-Ferrand. C’est au tournant de la Renaissance, avant-garde des Lumières, qu’un Italien de passage, prenant prétexte d’une ferme nommée Gergoie, jugea plus rationnel sinon plus esthétique de situer la bataille sur un plateau nommé Merdogne, lieudit qui, tardivement et après quelques fouilles effectuées par un colonel, estima plus seyant de s’appeler Gergovie, obéissant ainsi à un ordre contesté de Napoléon III, empereur lui aussi de passage, qui portait la moustache comme, dit-on, Vercingétorix mais commit la bévue de se faire battre à Sedan. Influencée qu’elle est par son chantre Victor Hugo - ex-légitimiste - la République Française ne sait trop quoi penser de cet empereur d’occasion, auteur d’un coup d’état moins coté que le 18 brumaire. A tout hasard tout de même, pour snober les Allemands qui avaient eux aussi un empereur, elle fit placer un monument sur le lieu supposé d’une bataille qui, sentimentalement, lui rappelait la charge de Reichshoffen. Qu’on soit républicain, royaliste ou bonapartiste on est français tout de même au pays des rois francs, gaulois comme Sarkozy.
   Les choses en étaient là en 1933, date à laquelle un ouvrage de Maurice Busset, s’appuyant sur de nouvelles preuves, s’avisa de ramener la prestigieuse bataille vers les lieux où l’avait placée le Moyen Age simpliste. Dans l’intervalle, il passe une nouvelle guerre aussi confuse pour nous que les contradictions opposant en leur temps les Arvernes aux Eduens. En 1952, la France renaît de ses cendres, avec elle la querelle. Paul Eychart prend parti pour la thèse de Maurice Busset. On passe aux choses sérieuses. Il faut lire à ce sujet le discours de Kléber Rossillon qu’on trouve sur Internet. Gergovie doit quitter Merdogne, de nouvelles fouilles l’attestent confirmant la présence sur les côtes de Clermont d’un grand nombre de vestiges allant de la préhistoire néolithique jusqu’à l’époque de la conquête romaine. Désormais, même aux mains des rêveurs, les recherches archéologiques sont devenues une vraie science à laquelle rien n’échappe. Ainsi n’échappe-t-il pas que pour ce qui est des vestiges, on peut dire qu’il y en a partout dans cette partie de l’Auvergne où voisinent les riches terres cultivables, les cours d’eau et les points stratégiques. A témoin le plateau de Corent, ce parfait oppidum. Bien avant les archéologues, le soc des vignerons exhumait là des haches de pierre et des monnaies de toutes sortes. Il y avait à Corent une ville plus ou moins forte qu’ont remplacé les champs. Du coup la science s’en mêle, d’autant qu’il est commode de fouiller dans un champ, plus que du côté de Clermont où l’urbanisation galope. Et, pour faire bonne mesure, un latiniste s’avise de relire de plus près le texte de César dont les légions, trahies par les Eduens, s’égaraient plus ou moins en remontant l’Allier. César qui savait lire n’avait pas de cartes Michelin. Il ne connaissait que par ouïe dire les retranchements où le chef des Gaulois, qui savait sa géographie, l’attirait dans un piège. Ce qu’il y a de plus clair en ce débat confus, c’est qu’il y avait du monde dans le secteur de cette Gergovie, de l’autochtone partout, aux aguets sur chaque crête. N’importe qui peut déduire, sans diplômes ni carbone 14, que César, s’étant vu dans ce guêpier arverne, avait jugé prudent d’effectuer un repli pour mieux gagner sa guerre ailleurs.
   Averti des récentes découvertes de l’archéologie menées par Mathieu Poux, le susdit latiniste* qui habitait Monton eut, en promenant son chien, comparant mentalement le paysage et le texte des Commentaires, une intuition de plus en plus précise qui tourna à la conviction. Considérant le plateau de Corent depuis la vallée de la Veyre, il s’était exclamé : « Mais voyons, mais bien sûr ! Gergovie c’était là ! ». Reste à le faire admettre aux partisans de Merdogne comme à ceux de Clermont, à leur faire déposer leurs armes. C’est une bataille qui nous promet encore quelques péripéties. Il y a lieu d’espérer toutefois que ces affrontements d’experts, blessant au pire les amours-propres, se feront néanmoins à l’amiable. Ou que puisse être Gergovie, le sang n’y coulera plus. C’est le progrès qu’on attend après vingt siècles et demie d’Histoire.


* Il s’appelle Jean Baruch. Concernant Gergovie, il nous dit tout ce qu’il a compris dans un livre éclairant que publie la Galipote.

J.G.


mai 2010

MAIS À QUOI RÊVE LA FRANCE ?

Lettre ouverte à Eric Zemmour.

   On trouve des aperçus aussi sombres qu’éclairants dans votre essai, « Mélancolie française » publié chez Fayard-Denoël et le constat qui y est livré peut secréter malgré lui l’espoir. Il part sur cette affirmation : « La France n’est pas en Europe ; elle est l’Europe ». À mesure que vous progressez, cette synthèse de l’Europe qu’est selon vous la France, débordée par un monde trop vaste et trop divers, semble toutefois égarer ses ambitions et ses valeurs. Elle doute, elle est mélancolique. Complainte qui, pour un Français de souche, né dans le pire moment du vingtième siècle, n’est pas nécessairement nouvelle. On se prend à souhaiter que votre livre ait une suite, entonnant un autre air. Car enfin si la France est à ce point mélancolique c’est donc qu’elle rêve encore, que donc elle n’est pas morte, qu’éventuellement elle pense. Votre livre en témoigne, écrit qu’il est par quelqu’un qui s’appelle Zemmour. Ceux que la France inspire n’ont pas toujours pour nom Chateaubriand ou Lamartine. Ils se nomment au besoin Buonaparte. Comme si ce territoire annexé par César, royaume des Francs de Germanie, était plus que cette Gaule analphabète revendiquée par des autochtones qui, à défaut d’Histoire, avaient pu oublier qu’eux-mêmes étaient venus d’ailleurs. Pour des raisons géographiques ou autres, il éveille des ardeurs qui le dépassent, faisant de lui un foyer où des branches apportés de partout - éventuellement un christianisme plus ou moins oriental, précurseur des « Lumières » - s’enflamment et brillent plus facilement qu’en d’autres lieux où leur manque le tirage, cet appel des hauteurs.
   En de telles conditions, que penser de cette mélancolie, volontiers romantique, séquelle de Waterloo ou d’Alésia ? En regardant plus près de nous, la secousse des deux guerres mondiales n’est pas seulement à mettre au crédit de nos erreurs. Si la foudre a frappé ici, l’orage était plus large, coïncidence encore ou signe de ce destin ? Sous la mélancolie, de Crécy à Dunkerque, nous cultivons jusqu’à l’orgueil de nos déboires. Abusant du dépit autant que du scrupule, faudrait-il en déduire que la France n’est plus en France ou que Dieu - qui, selon la légende, pouvait y être heureux - n’y trouve plus ses repères ? Ce spleen sempiternel a des allures de coquetterie. Où voit-on aujourd’hui que la France ait cessé d’exister dans un monde élargi, ou qu’on y soit plus mal pour vivre, ou que le modernisme l’abêtisse davantage ? L’art qui est réputé vivre désormais à New York, n’est-il pas mort d’abord chez elle, offrant une table rase à un renouveau qui tarde ?
   Faudra-t-il que, comme Rome, nous nous découragions face à un monde sans mesure ni perspectives ou que le nombre prenne le pas sur la grâce ? Si ce n’est à compenser platement un retard économique, à quoi s’occupent l’Inde ou la Chine, créditées de philosophies dont on n’a pas remarqué qu’elles les aient stimulées davantage ni parées plus que nous pour l’avenir ? Comme à la France et à l’Europe, la question qui leur est posée n’est-elle pas : « et après ? Quoi de neuf sous les étoiles ? ». Il est certain que quelque chose se fait attendre, singulièrement en France comme dans tout l’Occident autant latin qu’anglo-saxon. Révélant cette attente qui pèse ici plus qu’autre part, vous êtes, avec la France, à l’avant-garde de la mélancolie.

Cordialement.