OMBRE CLAIRE, magazine littéraire illustré.
A côté de celle des gros tirages, favorite des médias, n’y a-t-il pas, plus proche de ses lecteurs, une littérature de l’ombre comme il y a outre-Manche un « shadow government » avec ses étincelles qui, autant qu’elles éclairent, pourraient nous réchauffer.

mai 2010

Duflan.

mai 2010

PASCAL... ET APRÈS ?

Philosophie galipotienne.

   Au regard de la religion, on voit que deux attitudes s’opposent dans une sorte de match nul : l’une d’elles consiste à vouloir croire, l’autre étant de vouloir ne pas croire. Comme s’il n’y avait ni foi ni mécréance réelles, seulement des attitudes. Faute de preuves dans un sens ou dans l’autre, nous sommes réduits aux partis pris… Le parti qui consiste à éviter d’en prendre - n’en déplaise à Montaigne - étant considéré comme blanc ou nul.
   Que Galilée ou Darwin aient voulu nous apprendre que nous ne sommes pas le centre de l’univers ni, semble-t-il, son dernier mot, ne change rien à notre inquiétude. Nous ne savons réellement qu’une chose qui est que nous existons. Nous avons la conscience d’exister, ce qui n’est déjà pas si mal. Religieux ou matérialistes, dans l’instant justement où nous en faisons usage, nous ne pouvons pas plus nier la conscience que nous ne pourrions nier la matière ou la vie. Conscience dont nous avons la charge sans savoir où nous devons l’investir. C’est en gros ce que Pascal - ce parieur - aurait pu se dire déjà. C’était il y a longtemps, avant même qu’ait paru le premier numéro du magazine la Galipote*.
   Il est remarquable tout de même que, depuis Blaise Pascal, nous ayons tant appris sans avancer d’un pas, sans avoir pu marquer un but dans un sens ou dans l’autre.
   Tout ça malgré l’informatique, le journal de vingt heures et l’invention du robinet d’eau chaude.

* Le magazine qui pense, donc qui existe (dixit Descartes).

Heurtebise.


mai 2010

LA GUERRE DE GERGOVIE

Lueurs nouvelles sur une vieille bataille.


   À ceux qui s’obstineraient à l’ignorer encore, rappelons qu’avant de devenir l’objet d’une guerre d’archéologues à odeur de patriotisme, Gergovie était le site incertain d’une empoignade sanglante où, de l’aveu de Jules César lui-même, son ennemi Vercingétorix avait eu le dessus avant d’être obligé de se rendre à Alésia. Au profit de sa victoire finale, le futur empereur des Romains, soucieux de sa propagande, n’avait pas intérêt à dévaluer un adversaire dont nous-mêmes, au profit de son image, préférons ignorer qu’avant d’être son rival il était plus ou moins son allié, les malveillants diront son collaborateur. C’est ainsi que, par la grâce d’un texte dû à l’envahisseur, la bonne vieille Gaule druidique et volontiers guerrière - mais néanmoins analphabète - pénétrait dans l’Histoire. Une Histoire que chacun, d’une manière ou d’une autre, tend à tirer à soi au nom de la Vérité une et indivisible.
   Il semble qu’à l’origine, un Moyen Age obscur, ignorant des techniques de l’archéologie, ait placé Gergovie en toute simplicité à l’endroit même où aujourd’hui se trouve Clermont-Ferrand. C’est au tournant de la Renaissance, avant-garde des Lumières, qu’un Italien de passage, prenant prétexte d’une ferme nommée Gergoie, jugea plus rationnel sinon plus esthétique de situer la bataille sur un plateau nommé Merdogne, lieudit qui, tardivement et après quelques fouilles effectuées par un colonel, estima plus seyant de s’appeler Gergovie, obéissant ainsi à un ordre contesté de Napoléon III, empereur lui aussi de passage, qui portait la moustache comme, dit-on, Vercingétorix mais commit la bévue de se faire battre à Sedan. Influencée qu’elle est par son chantre Victor Hugo - ex-légitimiste - la République Française ne sait trop quoi penser de cet empereur d’occasion, auteur d’un coup d’état moins coté que le 18 brumaire. A tout hasard tout de même, pour snober les Allemands qui avaient eux aussi un empereur, elle fit placer un monument sur le lieu supposé d’une bataille qui, sentimentalement, lui rappelait la charge de Reichshoffen. Qu’on soit républicain, royaliste ou bonapartiste on est français tout de même au pays des rois francs, gaulois comme Sarkozy.
   Les choses en étaient là en 1933, date à laquelle un ouvrage de Maurice Busset, s’appuyant sur de nouvelles preuves, s’avisa de ramener la prestigieuse bataille vers les lieux où l’avait placée le Moyen Age simpliste. Dans l’intervalle, il passe une nouvelle guerre aussi confuse pour nous que les contradictions opposant en leur temps les Arvernes aux Eduens. En 1952, la France renaît de ses cendres, avec elle la querelle. Paul Eychart prend parti pour la thèse de Maurice Busset. On passe aux choses sérieuses. Il faut lire à ce sujet le discours de Kléber Rossillon qu’on trouve sur Internet. Gergovie doit quitter Merdogne, de nouvelles fouilles l’attestent confirmant la présence sur les côtes de Clermont d’un grand nombre de vestiges allant de la préhistoire néolithique jusqu’à l’époque de la conquête romaine. Désormais, même aux mains des rêveurs, les recherches archéologiques sont devenues une vraie science à laquelle rien n’échappe. Ainsi n’échappe-t-il pas que pour ce qui est des vestiges, on peut dire qu’il y en a partout dans cette partie de l’Auvergne où voisinent les riches terres cultivables, les cours d’eau et les points stratégiques. A témoin le plateau de Corent, ce parfait oppidum. Bien avant les archéologues, le soc des vignerons exhumait là des haches de pierre et des monnaies de toutes sortes. Il y avait à Corent une ville plus ou moins forte qu’ont remplacé les champs. Du coup la science s’en mêle, d’autant qu’il est commode de fouiller dans un champ, plus que du côté de Clermont où l’urbanisation galope. Et, pour faire bonne mesure, un latiniste s’avise de relire de plus près le texte de César dont les légions, trahies par les Eduens, s’égaraient plus ou moins en remontant l’Allier. César qui savait lire n’avait pas de cartes Michelin. Il ne connaissait que par ouïe dire les retranchements où le chef des Gaulois, qui savait sa géographie, l’attirait dans un piège. Ce qu’il y a de plus clair en ce débat confus, c’est qu’il y avait du monde dans le secteur de cette Gergovie, de l’autochtone partout, aux aguets sur chaque crête. N’importe qui peut déduire, sans diplômes ni carbone 14, que César, s’étant vu dans ce guêpier arverne, avait jugé prudent d’effectuer un repli pour mieux gagner sa guerre ailleurs.
   Averti des récentes découvertes de l’archéologie menées par Mathieu Poux, le susdit latiniste* qui habitait Monton eut, en promenant son chien, comparant mentalement le paysage et le texte des Commentaires, une intuition de plus en plus précise qui tourna à la conviction. Considérant le plateau de Corent depuis la vallée de la Veyre, il s’était exclamé : « Mais voyons, mais bien sûr ! Gergovie c’était là ! ». Reste à le faire admettre aux partisans de Merdogne comme à ceux de Clermont, à leur faire déposer leurs armes. C’est une bataille qui nous promet encore quelques péripéties. Il y a lieu d’espérer toutefois que ces affrontements d’experts, blessant au pire les amours-propres, se feront néanmoins à l’amiable. Ou que puisse être Gergovie, le sang n’y coulera plus. C’est le progrès qu’on attend après vingt siècles et demie d’Histoire.


* Il s’appelle Jean Baruch. Concernant Gergovie, il nous dit tout ce qu’il a compris dans un livre éclairant que publie la Galipote.

J.G.


mai 2010

MAIS À QUOI RÊVE LA FRANCE ?

Lettre ouverte à Eric Zemmour.

   On trouve des aperçus aussi sombres qu’éclairants dans votre essai, « Mélancolie française » publié chez Fayard-Denoël et le constat qui y est livré peut secréter malgré lui l’espoir. Il part sur cette affirmation : « La France n’est pas en Europe ; elle est l’Europe ». À mesure que vous progressez, cette synthèse de l’Europe qu’est selon vous la France, débordée par un monde trop vaste et trop divers, semble toutefois égarer ses ambitions et ses valeurs. Elle doute, elle est mélancolique. Complainte qui, pour un Français de souche, né dans le pire moment du vingtième siècle, n’est pas nécessairement nouvelle. On se prend à souhaiter que votre livre ait une suite, entonnant un autre air. Car enfin si la France est à ce point mélancolique c’est donc qu’elle rêve encore, que donc elle n’est pas morte, qu’éventuellement elle pense. Votre livre en témoigne, écrit qu’il est par quelqu’un qui s’appelle Zemmour. Ceux que la France inspire n’ont pas toujours pour nom Chateaubriand ou Lamartine. Ils se nomment au besoin Buonaparte. Comme si ce territoire annexé par César, royaume des Francs de Germanie, était plus que cette Gaule analphabète revendiquée par des autochtones qui, à défaut d’Histoire, avaient pu oublier qu’eux-mêmes étaient venus d’ailleurs. Pour des raisons géographiques ou autres, il éveille des ardeurs qui le dépassent, faisant de lui un foyer où des branches apportés de partout - éventuellement un christianisme plus ou moins oriental, précurseur des « Lumières » - s’enflamment et brillent plus facilement qu’en d’autres lieux où leur manque le tirage, cet appel des hauteurs.
   En de telles conditions, que penser de cette mélancolie, volontiers romantique, séquelle de Waterloo ou d’Alésia ? En regardant plus près de nous, la secousse des deux guerres mondiales n’est pas seulement à mettre au crédit de nos erreurs. Si la foudre a frappé ici, l’orage était plus large, coïncidence encore ou signe de ce destin ? Sous la mélancolie, de Crécy à Dunkerque, nous cultivons jusqu’à l’orgueil de nos déboires. Abusant du dépit autant que du scrupule, faudrait-il en déduire que la France n’est plus en France ou que Dieu - qui, selon la légende, pouvait y être heureux - n’y trouve plus ses repères ? Ce spleen sempiternel a des allures de coquetterie. Où voit-on aujourd’hui que la France ait cessé d’exister dans un monde élargi, ou qu’on y soit plus mal pour vivre, ou que le modernisme l’abêtisse davantage ? L’art qui est réputé vivre désormais à New York, n’est-il pas mort d’abord chez elle, offrant une table rase à un renouveau qui tarde ?
   Faudra-t-il que, comme Rome, nous nous découragions face à un monde sans mesure ni perspectives ou que le nombre prenne le pas sur la grâce ? Si ce n’est à compenser platement un retard économique, à quoi s’occupent l’Inde ou la Chine, créditées de philosophies dont on n’a pas remarqué qu’elles les aient stimulées davantage ni parées plus que nous pour l’avenir ? Comme à la France et à l’Europe, la question qui leur est posée n’est-elle pas : « et après ? Quoi de neuf sous les étoiles ? ». Il est certain que quelque chose se fait attendre, singulièrement en France comme dans tout l’Occident autant latin qu’anglo-saxon. Révélant cette attente qui pèse ici plus qu’autre part, vous êtes, avec la France, à l’avant-garde de la mélancolie.

Cordialement.


avril 2010

ESOTERISME EN LIVRADOIS-FOREZ.

Une remontée aux sources.

   Il y a dans « ésotérisme » quelque chose qu’on est bien forcé de qualifier… d’ésotérique, c'est-à-dire réservé au petit nombre, quelque chose qui, à première vue, paraît austère sinon rébarbatif et qui n’engagerait guère le grand public à faire, pour 20 euros, l’acquisition du livre de Nathalie Piccand. Or, ce serait bien dommage. D’autant que, sous le titre apparaît une sculpture érodée qui, de toute évidence, ne représente ni sainte Thérèse ni Bernadette de Lourdes. On se demande si on a bien vu mais l’image se répète, à mesure qu’on feuillette le livre, plus provocante qu’aucune de celles dont la télévision, cette machine à ennui, pense nous distraire de soir en soir et à grand bruit, s’acharnant à nous informer pour ne rien nous apprendre, en tous les cas rien d’essentiel. Or, nous voici dans une église, Pignols peut-être, Auzon ou Lavaudieu, Dore ou Mailhat, le Vernet ou Saint-Germain-l’Herm… En Livradois toujours, cœur secret d’une plus vaste France convergence de l’Europe.


   Une femme, toujours la même et qui ressemble à Eve, s’écartèle devant nous pour nous livrer sans voile le mystère de nos origines, cette fente ou cette fracture par laquelle, dans la nuit des temps, l’esprit s’est séparé de la chair ou l’âme de la matière. La fracture primitive d’où naquirent nos angoisses, veut sa réparation et l’amorce d’un nouveau cycle que déjà une vierge-mère, rhabillée de la tête aux chevilles, annonce en nous montrant son fils. L’art gothique, un peu vite, prend le pas sur le roman mais, dans ce Livradois plus fruste que Chartres ou Reims, le roman est toujours lisible, truculent comme la Gaule. On s’étonne pour le coup qu’aucune inquisition, qu’aucune bulle ou concile et ni même la Raison, chaste déesse d’une république matérialiste, ne se soient avisés de marteler ces images suggestives qui, regardées de plus près, semblent illustrer une parabole qui n’a rien de catholique ou qui ne l’est pas encore. Le mépris dont elles bénéficiaient les aura préservées ou, plus tard, le respect du folklore, cette espèce de condescendance que les artistes ou les ethnologues ont pour les arts premiers dont le sens leur échappe. La pensée dont elles sont le témoignage énigmatique ignorait le livre et l’alphabet. Ses apôtres sont anonymes. Elle est pourtant l’arbre d’origine sur lequel le message chrétien a pu planter sa greffe. C’est elle autant que le christianisme qui, dressant pierre sur pierre, a bâti les premières églises et de même que l’Allier puissant, lui-même enrichi de l’Alagnon, perd son nom en devenant la Loire, elle s’est perdue, pourtant présente, dans les sables de l’aval. Avec le livre qu’elle compose et illustre, teinté de féminisme, Nathalie remonte aux sources, du moins jusqu’à la confluence où une pensée première née d’on ne sait quel passé celtique se distingue encore du courant ultérieur qui l’emporte, la confond sans pourtant la perdre. Elle révèle ses méandres et éclaire ses mystères que nous fréquentons en touristes, sans oser les comprendre comme si nos performances technologiques, au lieu de nous éclairer, conspiraient pour nous rendre aveugles, plus démunis que jamais face aux défis d’un avenir vers lequel une agitation que nous appelons « progrès » nous projette sans lumière. Pour nous convaincre, Nathalie n’emploie pas les mots d’une langue de bois scolaire. A mi-chemin de la prose et des vers, elle use d’un langage clair et bref, nullement ésotérique, qui peut-être fut celui des bardes ou de Pierre le Vénérable, originaire comme elle de Sauxillanges. Poésie du premier degré qui, au-delà des fables ou de la mythologie, nous dévoile une pensée audacieuse, fertile en sa jeunesse.

Lisette Pertinat.


avril 2010

INTERNET ET AU-DELA.


   Il n’y a pas si longtemps que, cédant à une pression qu’on peut dire planétaire, j’ai fait mes premiers pas dans l’église  Internet. Le mot « net » signifiant filet, autrement dit une nasse où entrent sans distinction tous les poissons que nous sommes.
   Plus vaste qu’une cathédrale, cette église d’Internet accueille tous les désirs. Chacun y a son prie-dieu assorti d’un écran qui lui sert de miroir. Elle a ses oratoires particuliers où se retrouvent les adeptes de la même obsession. Le solitaire s’y promène au cœur d’une foule inattentive. N’importe qui, s’il le veut, jouit de la liberté d’y être son propre philosophe, son Rimbaud du vers libre. Dans cette foule où chacun se cherche, où tant parlent et si peu écoutent, Montaigne passerait inaperçu. De même Pascal, ce roseau qui savait si peu de ce que sait Internet, qui ignorait les dinosaures, et qui pensait pourtant.
   Eblouis autant qu’abusés par cette bibliothèque, vide-grenier de la connaissance, nous oublions que la culture n’est pas l’érudition. Plutôt qu’un lest ou une surcharge, la culture est une grâce nécessaire, un savoir-vivre autant qu’un savoir-faire comme celui du trappeur qui, avec trois brindilles, sait allumer son feu et écarter les loups dans les bois du Grand Nord. Elle est un art et une économie. À ce titre, il n’est pas sûr qu’elle trouve mieux ses repères dans la jungle d’Internet que dans les impasses de la nature. Il n’est pas garanti non plus qu’en dépit des services qu’il semble vouloir lui rendre Internet donne à l’homme une réponse quelconque aux vieilles questions que son existence lui pose et qu’il évite. À l’opposé du Livre, instrument de la Religion, il est celui d’une liberté qui s’égare dans la distraction, un hochet dont la Science nous amuse à défaut de nous livrer encore le fin mot de l’univers. Rien n’empêche de penser toutefois qu’Internet - merveille égale au téléphone portable, dont le prodige quotidien nous paraît naturel - soit un avertissement des possibles qui nous guettent, un signal du pouvoir illimité des choses dont nous nous croyons maîtres, un indice d’on ne sait quelle ressource des ondes ou de la matière.
   Confronté aux limites de la démonstration, le rêve reprend ses droits. Le rêve, autrement dit la Foi support fragile de l’intuition. À l’abri du délire, l’exemple d’Internet permet d’envisager que rien ne se perd de ce que nous sommes ou de ce que nous pensons, et qu’il existe dans la nature une faculté de capter nos raisonnements comme nos fantasmes et peut-être d’en garder la trace, une trace lisible à l’infini, inscrite dans on ne sait quelles spirales de la mémoire, soupçonnées par les intuitifs mais reniées faute de preuves. Internet nous prépare à l’idée que tout se range à sa place sur des sphères invisibles et que le temps que nous pensions perdu nous attend quelque part au rendez-vous des petites madeleines, sous l’éventuel regard d’on ne sait quelle Conscience dont la nôtre est l’ébauche et elle aussi l’indice. C’est alors qu’à nouveau nous aurions du souci à nous faire, voués à être sans fin ce que nous fûmes un jour ou durant toute une vie comme aux longues heures que nous passons, y priant pour n’importe quoi, à la sainte table de nos consoles.

Jérémie Cassandre.


février 2010

LE PLUS GRAND DES TAUREAUX,

... Dans l’arène de Christian Dedet.

   Loin d’Oxford et de Barbara Pym, Christian Dedet *, originaire de Nîmes, nous transporte en Espagne. Élu naguère par Luc Estang, son roman s’ouvre avec une scène d’exposition où un torero de l’âge du Cid se confie à Pepe-Luis en présence de Bartolomo, picador alcoolique, spécialiste de la grosse besogne. Nous n’entrons pas ici dans la misère de convention dont frissonne volontiers le lecteur d’aujourd’hui leurré par ses conforts mais seulement dans la chambre d’une auberge espagnole. L’échéance du combat approche et le héros a peur. Déniaisé par un accident, il sait que la mort le vise, lui comme n’importe qui, et c’est elle qui l’attend au soleil de la fête où il doit faire ses preuves. Un mauvais sort lui attribue d’avance « le plus grand des taureaux ». Le picador, en saignant la bête, devra faire de son mieux, corriger le destin pour un instant seulement ou toute une vie dans gloire. Or s’impose, d’une manière ou d’une autre, la seule action inévitable, celle d’entrer dans l’arène comme nous-mêmes dans la vie au sortir de l’enfance. La vie, autrement dit la mort.
   Conjonction toute classique de cette action fatale, d’un décor et d’une heure, celle de la vérité. Restait à en sortir, à nous décrire la fin d’un héros trop humain, c’est-à-dire romantique. Fin servie sur l’arène littéraire par un auteur issu du rang des mousquetaires, comparse d’un Nimier dans l’ardeur des années soixante. Estocade sans fanfare ni bavure. À juger par les connaisseurs.

   * Tout sur l’auteur : www.christian-dedet.com

   On peut noter ici la démarche hasardeuse d’Ombre Claire qui voudrait éclairer les réussites les plus diverses occultées par la nuée des écrits ou des années qui passent.
 

J.G.


février 2010

LA LEÇON DE MISS MORROW,

... à propos de Jane Austen,
des anglaises et de Barbara Pym.


   Quand nous ne jouissons encore en France, mises à part Louise Labé, George Sand ou Colette, que d’une manade intempestive de cavales littéraires, il semblerait que l’Angleterre, cette île qu’on souhaite européenne, soit le siège d’une vraie suprématie des femmes en matière de littérature. Leur force leur vient peut-être d’une certitude qu’elles ont naturellement de n’être « ni putes ni soumises », ni premières ni deuxièmes sur un podium imaginaire des sexes. C’est ainsi qu’elles sont libres et vouées d’abord à l’écriture plus qu’au besoin de s’affirmer elles-mêmes au-dessus de leurs livres, proposant comme chez nos libraires - par goût du paradoxe ? - un sourire qu’on croirait vénal.
   Nous ne savons que le minimum - et n’en demandons pas plus - sur le physique de Jane Austen ou des trois sœurs Brontë qui désormais sont mortes. Mais leur esprit nous reste, accessible et intact. Il hante, apprenons-nous, des réceptions costumées et des bals où les clubs Jane Austen font renaître jusqu’à Chicago l’époque qu’on pourrait croire heureuse de la menace napoléonienne et du blocus continental. Au tournant de Waterloo, une bourgeoisie anglaise qui se rêvait aristocratique entrait en apogée. Fertile puissance du rêve et de l’idée flatteuse qu’une société jalouse et orgueilleuse parvient à se faire d’elle-même mais qui, vue de la France, serait horripilante si elle n’était touchée par la grâce de l’humour.
   C’est d’humour qu’il s’agit si on évoque Barbara Pym, d’humour et de cette grâce qui manque à Simone de Beauvoir cantonnée dans sa pesanteur. Pour assurer en France un succès de Barbara Pym, il faudrait mettre en première page l’image de Jane Birkin. Pym d’elle-même n’a pas tant d’attraits. Elle représente pourtant la middle class qui gagne les guerres en Angleterre au moment où une classe moyenne prend soin de les perdre en France. Force est d’imaginer Barbara Pym en tweed, socquettes et chaussures plates, sortant de son bureau envahi d’ethnologues en rupture de mission pour aller porter secours aux londoniens du blitz ou à des réfugiés rejetés du continent. Ou bien rentrant chez elle pour y faire son ménage et trouvant malgré tout le moyen de retoucher un peu son roman le plus drôle, commencé fin 39, relégué par la suite mais publié, après sa mort, par son proche et fidèle entourage. Il s’intitule Crampton Hodnet. Chapeau bas et God save the Queen !
   À croire que c’est le lot de l’Angleterre de donner son meilleur quand elle traverse le pire… Les Beatles, au demeurant remarquables, ferment le ban d’une période plus remarquable encore qui durait depuis la fin du règne de Victoria. L’hygiène s’y imposait depuis longtemps déjà, de même les joies discrètes du five o’clock où, près d’un feu de tourbe, en fumant des Benson and Hedges, quand la pluie ruisselait sur le bow-window, on pouvait - sans en faire un fromage comme Malraux - parler d’art et de littérature. Aujourd’hui, Mister Bean tient lieu d’understatement. Les diplômés d’Oxford se sont mis au fuck you par respect pour les hooligans. Les anglaises qu’on avait cru maigres enflent mieux que nos grenouilles pour imiter les bœufs du Middle West. Avec l’aide de ses tabloïds, l’Angleterre se console en dénigrant la France où cependant, en dépit des grèves, les chauffe-bains et les trains sont plus fiables. Mais l’Angleterre, depuis Azincourt et Shakespeare, dans une persévérance qui a fait et fera son salut, a acquis l’art précieux de se persuader elle-même et de persuader les autres de l’éminence de ses valeurs. Elle les a transportées sur divers continents qu’elle colonise encore en dépit de son départ ou de son repli sur la Dordogne. En sorte que, quoi qu’il nous en coûte, quoi qu’en pensent l’Italie ou la Grèce, s’il fallait désigner dans le monde un pays parvenu au point le plus avancé d’une civilisation, l’américain lui-même désignerait l’Angleterre, aussi riche de passé que d’avenir et, dans l’Angleterre même, précisément Oxford où évoluent les personnages observés par Barbara Pym. Personnages qui bougent peu, sauf pour aller à Londres prendre le thé du côté d’Harrod’s. Si, au cours du récit, un séduisant professeur croit fuir la bodeléienne ou le British Museum en compagnie d’une de ses étudiantes, il n’ira pas plus loin que Douvres ou Brighton. Si égarés qu’ils soient, ils savent tous deux - depuis Disraeli, ministre de Victoria - qu’à partir de Calais ou de Dieppe, c’est l’Afrique qui commence. Qu’iraient-ils faire ailleurs ? Telle est la vraie question posée maintenant, par extension, à l’Europe toute entière, de la Pologne au Portugal. Quand nous serons revenus de Bangkok ou d’Ushuaia dans nos avions polluants, il faudra bien que nous nous retrouvions là d’où nous sommes partis pour nous y armer de patience, suivant ainsi l’exemple de miss Morrow, souffre-douleur de la vieille miss Doggett. Sous le règne de George VI, miss Morrow, créature de Barbara Pym, est comme une sœur lointaine qu’aurait eue Jane Austen. Quintessence des vieilles filles anglaises, n’ira-t-elle pas jusqu’à refuser les avances d’un vicaire anglican, mari providentiel qui ne l’aimait que moyennement.
 

J.G.


janvier 2010

LE PALMARES DE LA SGDL,

... la fraîcheur en littérature.

   Comme avant chaque année nouvelle, la Société des Gens de Lettres fait un choix des meilleurs auteurs de l’année précédente auxquels elle attribue, sous forme de prix ou de bourses, des encouragements substantiels provenant des fondations Thyde Monnier ou Poncetton. Occasion pour certains de ses membres parmi les plus représentatifs de se mettre à l’ouvrage. A eux l’honneur de faire valoir les œuvres récompensées en de brefs comptes-rendus dont l’ensemble vient de nous parvenir par « La lettre » n° 36. Pour tendre à l’essentiel, nous n’évoquerons ici - abrégeant l’abrégé - que les livres qui avaient satisfait déjà l’exigence des plus grands éditeurs soucieux de satisfaire l’attente du plus large public.
   En premier lieu, citons « L’été chagrin » de Henri Husetowski, publié chez Buchet-Chastel. C’est l’histoire de David, garçonnet turbulent comme tant d’autres, dont le zizi n’est pas catholique mais qu’un curé protège de la menace nazi. Moins gais sont « Les veilleurs » de Vincent Message aux éditions du Seuil où un Oscar Nexus, « amnésique, hypersomniaque et mutique, condamné à perpétuité… tangue sous nos yeux en demi-mort vivant ». Voici ensuite, d’Estelle Nollet : « On ne boit pas les rats-kangourous » publié chez Albin-Michel, un roman ténébreux de l’avis de Daniel Arsand, expert en la matière. Le fait est qu’il nous transporte « dans un monde d’après la chute dont les habitants sont les prisonniers pour quelque obscure raison »… Egalement, cette fois chez Gallimard, « Murmures à Beyoglu » où l’on se demande si l’insomnie « légèrement hallucinatoire » dont souffre le héros - par ailleurs psychothérapeute - de David Boratav n’est pas la cause de sa « curiosité sociologique » qui l’entraînerait en rêve « dans un dédale d’histoires » cultivant au passage « les clichés pittoresques ». Et encore au Mercure de France, ce « Personne » de Gwenaëlle Aubry, sorte d’abécédaire, « la plus juste manière de rassembler l’épars,… l’adéquation presque organique… » seule façon, dit Noëlle Chatelet, de ne pas trahir un père « mouton noir et mélancolique, en lui autorisant la seule qualité qui lui reste : être fou ».
   Au chapitre des moutons noirs et usant d’une lucidité qui nous habite encore, nous nous rappelons avoir reçu nous-mêmes, pour « le Retour du Chasseur », un Grand Prix Thyde Monnier, salué comme à regret par les soins de François Coupry. Il faut préciser que ce roman publié chez Phébus aux derniers jours ombreux d’un triste vingtième siècle, annonçait pour l’an 2010, la déroute anarchique de nos sociétés occidentales.
   On en vient à se demander quel auteur moins désespéré, doué d’une inspiration plus fraîche, prendra la peine autant que le risque de nous dire l’histoire simple - aventureuse déjà - d’hommes et femmes ordinaires qui vivraient sans névrose, en temps de paix, dans un monde non-fumeur. Quels que soient les chemins où se cherchent nos littératures, il y a lieu de célébrer ici l’abnégation des écrivains de la SGDL (Pierrette Fleutiaux, Alain Absire, Christiane Baroche…) qui veulent bien défricher pour nous le jardin expérimental de nos grands ou petits éditeurs.
   En l’occurrence, il semblerait que Georges-Olivier Châteaureynaud se soit réservé cette année la meilleure part avec, de Gérard Oberlé, « Mémoires de Marc-Antoine Muret » publié chez Grasset et où, nous signale-t-il, « loin ici des sanitaires minimalistes et des prurits autofictifs » souffle « un grand vent salubre ».
 

J.G.


janvier 2010

CINEMA, la critique des critiques.

   Il ne suffit pas qu’un film soit ou bon ou mauvais, il faut encore qu’il plaise ou déplaise aux critiques. Témoins l’hebdomadaire Télérama - bible de la middle-class selon Philippe Meyer - et Razzia sur la Chnouf où l’on voit des acteurs trop célèbres déambuler comme des potiches en pardessus à martingale, film usé de Henri Decoin, gratifié néanmoins d’une étoile. La bavure serait bénigne si le même « T » modeste n’était pas attribué telle une condamnation à deux œuvres de René Clair relevant du trois étoiles pour ne pas dire du hors concours comme Les Enfants du Paradis, Citizen Kane et leurs semblables. Sans parler de Casque d’or démoli en son temps par une critique aveugle. J’évoque ici les Grandes Manœuvres et le Silence est d’or diffusés par hasard récemment. On n’y voit aucune mort violente. En plus de leur humour, ils ont contre eux leur gentillesse que le critique patenté assimile à de l’insignifiance. Il reste que les acteurs gentiment dirigés au fil d’un scénario solide y fournissent le meilleur d’eux-mêmes dans deux films aussi fréquentables que l’inusable Dictateur arborant dans le même moment ses trois étoiles rituelles quand deux pouvaient suffire, car enfin ôtez-lui sa mappemonde et osez dire que vous supportez le reste, tout le reste, sans bâillements ni fatigue. Dictature de ce Dictateur intouchable qui gomme dans la foulée ce qu’un Charlie Chaplin trop content de lui-même peut avoir de mélo, de longuet et de répétitif. Qui mettra des étoiles aux critiques courageux qui remonteront le courant des modes, du convenu ou des complaisances ?
   Or voici que s’éteint Rohmer, cinéaste imparfait lui aussi mais qui nous consolait de tant d’autres.
 

J.G.


janvier 2010

MEILLEURS VŒUX POUR LE MILLENAIRE,

... où l’on observe que l’urinoir déborde
et que Pascal inaugure le doute.


   À une époque où même les corbillards ne veulent plus être tristes, le plasticien Boltanski tient à se montrer à nous plus tondu et plus noir qu’un curé de Bernanos. En ce début d’année, il s’offre ou on lui offre le luxe d’installer dans le Grand Palais un volcan de friperie assorti de plusieurs platebandes de guenilles d’Emmaüs. A ceux qui pleurent pour leurs églises, on ne dira pas « combien ça coûte ». Il ferait beau voir qu’une Cour des Comptes aille décider pour nous que Boltanski et ses platebandes c’est moins de l’art que le gothique. Boltanski, c’est de l’avant-garde et si on veut savoir ce que représente son « installation », il répond qu’on est libre d’imaginer ce qu’on veut : Auschwitz ou rien du tout. Boltanski nous veut libres mais sinistres de préférence, autrement dit modernes et bien-pensants.
   L’avant-garde, qui peut dire où ça mène ? Encore que depuis l’année où Christo emballa le Pont-Neuf – un quart de siècle déjà – on voyait à l’œil nu que, partant de la Samaritaine, ça n’allait pas plus loin que les galeries de la rive gauche. Car l’avant-garde est un vieux truc qui remonte au moins à 1917, date à laquelle une autre installation était organisée par l’Europe du Progrès. Loin de Verdun où était le spectacle, l'avant-gardiste Marcel Duchamp, confronté à un urinoir, se disait que l’objet qu’il avait sous les yeux pouvait être de l’art comme une vulgaire statue de Michel-Ange ou de Maillol. Faute de contradiction, la question reste à l’ordre du jour. Quant à savoir si l’art pourra s’en remettre ou s’il n’y aurait pas lieu de subventionner aussi - pour transformer l'installation en happening - les casseurs d’une joyeuse manif qui, mettant le feu au Grand Palais, ébranleraient notre indifférence.
   Le problème, face à l’urinoir, est qu’on peut affirmer ou nier, dans la même certitude, qu’il s’agit là d’une œuvre d’art, ni plus ni moins qu’un tableau d’Ingres ou on ne sait quelle Vénus de Milo ou d’ailleurs. Désormais l’urinoir, c’est-à-dire l’art lui-même, a ceci de commun avec le crucifix qu’on peut y croire ou ne pas y croire avec le même pouvoir d’avoir raison ou tort. Grandeur et désarroi de l’aventure humaine.


   Il fut un temps, non moins fertile d’horreurs et de fureurs, assez heureux toutefois pour qu’on puisse croire en Dieu comme aujourd’hui au Cac 40. On y priait pour son Salut comme Sarkozy pour la Croissance. De même il fut un temps qui remonte à moins d’un siècle - avant Matisse ou Picasso - où n’importe qui, Homais lui-même, croyait à l’art, bêtement, face à Rembrandt ou Vélasquez, même devant Meissonnier, maître d’un savoir-faire. Ces temps sont révolus, ils nous laissent à nous-mêmes avec nos comptes en banque pour justifier, entre deux crises, nos espérances et nos angoisses. Et nous n’attendons plus de Révélation si ce n’est de nos portables ou d’Internet qui remplacent sainte Catherine ou l’archange saint-Michel. Au hasard des tempêtes, l’avenir nous est garanti avec sept jours d’avance par les dames de la météo, prêtresses électroniques du journal de vingt heures.
   Les historiens nous montrent que de 1515 à 1914, en passant par 1715 ou 1815, sans parler de 1610, nos siècles successifs ont du retard à l’allumage. Ils prennent le temps de la réflexion avant de s’élever ou de baisser comme à regret d’un cran. Comme au tournant du douzième siècle, quelque chose s’est passé chez nous au virage périlleux qu’il fallait négocier pour quitter le seizième et aborder vraiment le dix-septième. Immolés par des intégristes deux Henri y laissèrent leur peau.
   Avant, il y avait eu Montaigne.
   Les philosophes du dix-huitième - Diderot, d’Alembert et les autres - ont été bien déçus. Ils avaient cru que Montaigne était des leurs, précurseur prestigieux. En lisant son Journal de Voyage en Italie, ils constatèrent, surpris, que l’auteur des Essais, chevauchant en France et dans la proche Europe, s’arrêtait aux églises pour y entendre la messe, laquelle messe attendrait encore jusqu’à Vatican II pour perdre son latin. Il y a des choses qui traînent au mépris des révolutions. Montaigne, c’était avant, et le même Dieu qui tracassait Voltaire n’était pas son problème. Avant Hamlet, tranquille encore, il se demandait « Que sais-je ? » sans en faire tout un drame.
   Dans le siècle qui suit, sur un versant nouveau qui descend jusqu’à nous via le dix-huitième siècle, Blaise Pascal inaugure le doute. Ennemi de la distraction, il parie néanmoins comme un adepte des courses. Avant, on s’agenouillait parce qu’on était croyant. Avec lui, on s’agenouille pour croire. De là à envisager que la Foi comme l’Art est une affaire de choix, parti pris ou refus dont nous serions les maîtres, anodins et distraits que nous sommes, livrés pour l’heure à nos médias, aux scoops et aux jingles.
   Parce qu’on ne prête qu’aux riches, on a fait dire à un Malraux assaisonné de Péguy que le vingtième et unième siècle, sous peine d’être une impasse, serait métaphysique. C’est ce qu’à partir de 2010 nous devrions bientôt voir, à moins que la prédiction concerne le millénaire et que le millénaire plus encore que le siècle ait du retard à l’allumage.
 

J.G.