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décembre 2010

FÊTE DU LIVRE

En Auvergne et ailleurs
la grande misère des abondances.


   Lancé à l’origine par des opérations de prestige à Nancy, Montpellier ou à Brive-la-Gaillarde, le phénomène des fêtes du livre a gagné en trente ans toute la France. Aujourd’hui plus que jamais, chaque chef-lieu de canton du Livradois ou de la Combraille, de l’Artois comme du Roussillon, s’efforce d’organiser sa propre fête du livre, ne fût-ce que pour justifier ses services culturels et leur accès aux subventions. Au bourg de Vertaizon, la fête est désormais annuelle par surenchère électorale. On peut craindre alors que la multiplicité nuise à la sélection. Il fut un temps où le choix du prix Goncourt s’effectuait, disait-on, dans le train Corail qui ramenait le jury d’une capitale des truffes en direction du restaurant Drouhant. Le Goncourt faisait alors la une du journal de vingt heures. Il est relégué depuis à l’arrière plan du sport. Allumé par des éditeurs et lancé par les journalistes, le pétard de « l’école de Brive » fait aujourd’hui long feu. On attend la relève d’une élite de la Creuse. Il faut faire un pont d’or à tel ou telle auteur de best-seller pour qu’il vienne ou qu’elle vienne de l’Irlande ou du Perche signer quelques volumes supplémentaires dans les provinces profondes.
   Faudra-t-il en déduire que si les fêtes du livre foisonnent, la vraie littérature va mal ? Une statistique de la Société des Gens de Lettres, dont chacun peut être membre en payant sa cotisation, affirmait récemment que six millions de Français se livrent à la littérature, c’est-à-dire qu’ils écrivent sans être pour autant auteurs chez Gallimard ou adeptes de la secte des Editions de Minuit. Signe de jeunesse ou de stagnation culturelle, les faveurs du public le plus large vont à Harry Potter, comme jadis, pourrait-on ajouter, à l’Astrée ou à Lancelot du Lac. La question qui se pose est de savoir, s’il existe réellement, en France et en francophonie, six millions de lecteurs qui sachent réellement lire et juger un bon texte sans l’assistance publicitaire des magazines spécialisés.
   Les fêtes du livre ne sont pas bégueules au point de réserver leurs stands à la Recherche d’un Temps perdu qu’elles ont trouvé d’avance. Les auteurs qui y siègent, tout occupés d’eux-mêmes n’iront pas jusqu’à s’oublier en amenant les conversations vers les littératures de Proust ou de James Joyce. On devine qu’ils lisent peu, trop occupés qu’ils sont par leurs propres écrits. S’ils s’alignent sur quelques modèles, ils évitent les comparaisons qui peuvent leur être fatales.
   Pourquoi lire, se demande Charles Dantzig dans un livre publié chez Grasset ? La question n’est pas inutile. Pour s’instruire, dirons-nous. Pour se distraire ensuite, c’est-à-dire pour s’extraire de soi-même sans trop se perdre de vue, pour pouvoir rire du ridicule des autres ou se repaître de leurs drames.
   Lire est déjà une chose, un commencement utile, mais pourquoi osera-t-on écrire ? Question plus délicate encore dont on peut se demander si les auteurs se la posent, tout au moins au départ. Ils ont tout intérêt à ne pas le faire, à rester plus ou moins naïfs. Si, comme Tolstoï, ils se mettent sur le tard à penser un peu trop, ils en perdent aussitôt la grâce et parfois même la tête. On est tenté de dire que les auteurs écrivent pour mettre en scène des vies vraies ou imaginaires qui augmenteront la leur. Chemin faisant, ils expliqueront à d’autres des choses qu’ils n’avaient pas comprises d’avance et qu’ils découvrent à mesure. C’est ainsi qu’ils explorent pour ouvrir des chemins au rêve ou au cauchemar, ou pour guider des lecteurs aussi nombreux que possible sur la trace des héros de toutes sortes qu’ils ont pris pour sujet et goûter avec eux, gratuitement, au vertige de leur chute.
   Les auteurs qu’on peut approcher pendant les fêtes du livre nous mènent rarement très loin. Ils pointent leurs ventes comme des victoires remportées une à une. Postés derrière leurs piles, ils guettent leurs éventuels lecteurs qui lisent de moins en moins. Eux sont venus, pas tellement pour les livres, mais parce que c’est dimanche, en poussant la charrette du gosse ou en attendant l’heure des jeux télévisés du soir. Ils achètent pour offrir à des gens qui ne lisent pas forcément plus qu’eux, à une grand-mère qui ne tricote plus et n’a rien d’autre à faire, ou parce qu’ils connaissent l’auteur ou un lieu dont il parle. Ils font un peu la queue pour Jean Anglade dont le nom est connu, dont la voix forte et les bons mots fusent par intermittence au cœur du brouhaha. À l’inconnu qui avait cru les retenir en vantant son ouvrage, ils disent qu’ils vont revenir, qu’ils vont seulement faire un petit tour, histoire de se rendre compte. Mais si l’auteur annonce que le livre qu’il propose est l’histoire de sa vie, le passant ralentit et s’attarde pour dire longuement la sienne qui vaut n’importe quelle autre, puis s’échappe tout à coup, affirmant qu’on l’attend. Depuis longtemps déjà, les grandes vedettes de chez Grasset, le Seuil ou Gallimard ont disparu de Blanzat. À Montluçon, la palme revient à Poulidor.
   Espoir d’un éditeur de seconde ou de troisième catégorie, l’authentique écrivain, cygne parmi les canards, est bien le seul à se connaître et à croire en lui-même au cœur d’une fête où le hasard ou sa faiblesse l’ont amené plus ou moins malgré lui. Il va prendre un café dans une tasse en plastique puis revient à sa table. Il rêve d’être coureur cycliste pour se détacher du peloton et franchir en vainqueur les cols de la littérature. À des degrés divers, c’est un rêve analogue qui anima d’abord ceux qui rêvaient de voir leur nom en haut d’une couverture de livre. Ils y songeaient depuis longtemps et un jour il a bien fallu que ce livre, ils commencent à l’écrire. Ils ont attendu au besoin jusqu’à l’âge de la retraite. L’ordinateur les encourage, il leur imprime à mesure de belles pages propres où par avance il leur signale leurs fautes et leurs coquilles. C’est ainsi qu’ils progressent jusqu’au-delà du brouillon où leurs forces les lâchaient jadis dans l’enfer des ratures et du papier carbone. Animés d’un second souffle, ils déversent tout leur stock de fantasmes ou tous les documents qu’ils souhaitaient exploiter. En mettant le point final, ils s’éblouissent eux-mêmes d’être allés jusqu’au bout. Ils ne doutent plus de leur vocation. Des machines multiplient leur texte. Ils l’envoient chez des éditeurs, eux-mêmes de plus en plus nombreux.
   En ce qui concerne les éditeurs, il en existe de plusieurs sortes, chacun meilleur ou pire qu’un autre. Ces éditeurs aussi sont des rêveurs, eux aussi aiment les livres qu’ils servent à leur manière. La plupart tiennent à être honnêtes. C’est malgré eux qu’ils vous déçoivent autant qu’ils se déçoivent eux-mêmes. À cette différence près qu’eux doivent joindre les deux bouts, ils ont des échéances quantitatives et monétaires. Au temps des typographes et des anciennes machines, il fallait s’assurer de deux mille exemplaires pour mettre une imprimerie en marche et il en faut toujours quatre mille, si possible plus, pour que le jeu soit jouable et commence à valoir la chandelle. La vraie publication d’un livre tient plus que jamais au diffuseur grâce auquel il courra sa chance « dans les bonnes librairies » pendant les dix ou douze semaines de sa courte existence. Quelques articles auront paru peut-être pour saluer son passage. Là, c’est déjà beaucoup et sans doute l’écrivain amateur devra-t-il se satisfaire à moins. Au départ, un tirage d’une centaine d’exemplaires est déjà séduisant. On serait assez heureux d’une simple convivialité, d’un tranquille art de vivre d’un auteur apprécié par cinquante ou vingt-cinq vrais lecteurs. Les rencontres pourraient s’amorcer pendant les fêtes du livre et se prolonger au-delà. Le problème est que personne n’ose juger et penser par soi-même. Les salons littéraires n’ont plus cours. Au point où nous en sommes, personne ne peut plus croire qu’un bon livre puisse être autre chose qu’un livre qui se vend et vous harponne déjà à la proue d’une gondole de la Fnac. L’argent seul mène la danse. L’auteur, en premier lieu, veut rentrer dans ses frais et faire éventuellement fortune, et plus encore son éditeur qui l’a pris à ses risques en charge.
   Hormis les aigles de l’édition qui volent haut de leurs propres ailes, les éditeurs d’en bas ont du personnel à nourrir, des problèmes de fin de mois que les auteurs ne veulent pas connaître, sûrs qu’ils sont d’apporter le meilleur grain à moudre au moulin littéraire qui prend le risque de tourner pour eux, tout au moins pour un tour d’essai, et que volontiers ils trahissent si le succès leur ouvre d’autres portes. La vérité est qu’un auteur, nécessairement imbu de lui-même et qui a besoin de croire sinon à son génie du moins à son talent, est quelqu’un qui avance à tâtons. Même quand il croit prendre son envol, il progresse comme une taupe dans l’épaisseur des mots. La plus grande chance qu’il puisse avoir est de rencontrer quelqu’un, de préférence un conseiller sans complaisance, qui reste assez lucide pour juger avec plus de sang froid le manuscrit que, sitôt l’accouchement, l’auteur regarde comme son enfant chéri. Le malheur est que le besoin qu’il a de croire à sa création conduit généralement l’auteur à refuser les objections. Toute rectification, tout allègement qu’on lui suggère est ressenti comme une amputation. C’est, pense-t-il, qu’on aura mal compris l’originalité de sa recherche. Tel chapitre qu’on lui conteste est justement celui auquel il tient. A cela s’ajoute la paresse de se replonger dans un travail d’où il croyait sortir. Le lecteur bénévole referme alors le manuscrit. Le petit éditeur pour lequel une rentrée d’argent n’est nullement négligeable accepte un compromis et c’est à compte d’auteur qu’il publiera un texte que dès lors il n’a plus à défendre, qu’il laissera s’enfoncer bientôt aux ténèbres de son catalogue. La plupart des auteurs déçus prennent alors un chemin plus court qui les conduit directement chez l’imprimeur. Le filtre de l’éditeur désormais n’agit plus. La vanne étant ouverte, la marée générale se déverse de proche en proche jusqu’aux bourgs les moins littéraires, au rendez-vous des fêtes du livre comme sur une vaste plage des sables de l’oubli.

James Gressier.

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