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Archives d'octobre 2010
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octobre 2010

LA BATAILLE DU PUY DE DÔME

Plus ça change et plus c’est pareil.

   Quiconque, prend l’autoroute, fuit la banlieue de Paris et traverse la Sologne passera sans s’émouvoir l’aire du centre de la France. Ce quiconque, limité au cent trente à l’heure, doit patienter encore pour atteindre ce qu’il est convenu d’appeler le Massif Central. Il s’annonce à distance par une majestueuse protubérance, étendard d’une contrée où César eut le bon goût de se faire battre par Vercingétorix, par égard, croirait-on, pour une France à venir qui, du même coup et dans l’honneur, entamait son histoire. Cette éminence géologique, tour Eiffel de Clermont-Ferrand, est appelée le Puy de Dôme.
   Tel qu’il est, le Puy de Dôme, puissant et superflu, est l’emblème d’un département. C’est à peine un volcan, au mieux une bulle monumentale, excroissance de la croûte terrestre. Mal assuré de sa vocation et de sa raison d’être, le Puy de Dôme est quelqu’un comme nous ou comme la tour Eiffel, un chômeur éventuel en quête de son emploi. Avant le culte de la sainte Croissance et de la divine Economie, l’une des premières idées qui vint aux hommes fut d’ériger sur cette montagne un sanctuaire voisin du ciel, autrement dit de l’éclair et du tonnerre, ces phénomènes atmosphériques qui, depuis l’invention du fusible et du disjoncteur, n’étonnent plus notre humanité naguère superstitieuse. Avec l’arrivée des Romains tout allait prendre une autre ampleur. Fini le temps des cabanes, on installa là-haut une statue légendaire et un temple à Mercure pour lequel on amena du marbre d’Italie. Déjà Mercure, dieu du commerce, engendrait des boutiques. À coup sûr les pèlerins antiques trouvaient sur place assez de mercantis disposés à leur monnayer, sinon le gîte, du moins la nourriture et la boisson, les amulettes et les colifichets. Gallo-romain ou non, l’homme a ses habitudes. Pareillement les barbares, précurseurs des casseurs, lesquels, afin qu’on garde d’eux un souvenir durable, s’appliquèrent à détruire le temple. Viendront plus tard des siècles moins obscurs où le christianisme, intimidé sans doute par l’altitude, se contente de bâtir dans la plaine où un Dieu, désormais unique, rassemble plus aisément ses ouailles. Le sommet est laissé à une poignée de moines et à des sorciers périodiques. Les lumières de la Science prennent la relève sous l’impulsion de Blaise Pascal dont le beau-frère est chargé d’effectuer au Puy de Dôme une mesure décisive de la pression atmosphérique. Événement pacifique. On peut dire que la paix régnait sur cette montagne qu’escaladaient seulement ses visiteurs pédestres, romantiques comme Châteaubriand qui, parvenu à son sommet fleuri par le printemps, y trouva, nous dit-il, trois bergères qui chantaient des cantiques. Les vaches et les moutons paissaient l’herbe des hauteurs, territoire indivis, vierge encore de barrières et de limites apparentes. Ainsi jusqu’en 1906 où une locomotive haletante, accrochée à sa crémaillère ébrécha dangereusement ce calme séculaire. Il faudrait néanmoins attendre l’an 1929 pour qu’un scandale surgisse provoqué par un titre de l’Avenir du Plateau Central : « Le Puy de Dôme va être vendu », déclaration choquante mais officielle confirmée par l’ensemble des parutions locales :

« Vente sur licitation de la partie de la MONTAGNE DU PUY DE DÔME formant le n°86, section F, de la commune d’Orcines. Mise à prix : 100.000 Francs. »

   Autant dire qu’on mettrait en vente les montagnes de la lune qui sont à tous et à personne. En dignes enfants de Cyrano, des poètes de la France entière, moins gascons qu’auvergnats mais écolos avant la lettre, y sentirent une provocation, une atteinte à la liberté du rêve et de l’espace. Une bataille s’ensuivit, opposant l’écrivain partisan de la nature, au camp des « affairistes », promoteurs du tourisme intégral, rabatteur de devises. A chacun de choisir son camp.
   Au moment où on nous promet comme une grande nouveauté la renaissance prochaine d’un tramway touristique sur voie à crémaillère, il est bon de savoir que le temps brouille les repères, que la gauche comme la droite sont toujours susceptibles d’échanger leurs principes pour nourrir à bon compte l’ironie du sceptique ou l’étonnement distant du philosophe.
   Dans un livre qu’il publie en 1932 aux éditions Denoël et Steele, Jean Ajalbert, membre éminent de l’Académie Goncourt réunit les protestations ou les encouragements de personnalités telles que Pierre de Nolhac, de Maurice Maeterlinck, de Gandilhon Gens-d’Armes et de l’auteur de Gaspard des Montagnes, Henri Pourrat lui-même. Il intitule ce livre « la bataille du Puy de Dôme ». L’intention affichée de ces intellectuels de droite qu’à tort ou à raison on suspectera plus tard de pétainisme est clairement de s’opposer aux manœuvres de ces affairistes qui veulent vendre le Puy de Dôme et faire de son sommet une manière d’attraction payante. Le public, nous annonce Ajalbert, « saura voir de quel côté sont les amis du pays, des sites, des monuments, des souvenirs qui confèrent à l’Auvergne son caractère définitif, en regard des exploiteurs effrénés, assurés de la complicité active des uns, de la complaisance des autres, devant la carence larvée de l’administration, pour qui l’univers doit être soumis à la seule loi du pneu, du jazz et du cocktail… »
   Alertées par la presse, les opinions s’émeuvent et amènent le département à se porter acquéreur de la parcelle 86, c’est-à-dire du sommet du Puy de Dôme. Reste à savoir ce qu’il y aura lieu de faire de cette acquisition. On décide de la louer pour la rendre tant soit peu rentable. La location est accordée pour trente-neuf ans, au prix annuel de 4000 francs, à l’unique demandeur qui est… le directeur de la Compagnie des Tramways. À titre de consolation, au cours de la séance du Conseil Général du 30 octobre 1931, « ceux qui pourraient être inquiets pour l’esthétique du sommet du Puy de Dôme et la liberté de son accès » sont informés que l’accès reste libre et qu’en 1970 le département sera propriétaire de l’hôtel que l’on va construire et de la route à péage établie depuis quelque temps sur le parcours du chemin de fer. Les esthètes sont scandalisés. Ils sentent le vent de la trahison d’autant qu’une commission où siégeaient le préfet Trouillot et le Dr Cany, président de la Fédération touristique du Massif Central n’avait pas estimé « urgent ni primordial » de demander le classement du site.
   Et l’affaire, semble-t-il, va grand train à en croire Gandilhon Gens-d’Armes, poète né à Murat, écrivain symboliste, lequel publie dans l’Auvergnat de Paris du 19 mars 1932 un article dont la virulence n’a rien de symbolique. Il y cite cet extrait des gazettes clermontoises : « Le vieux Mont va être doté pour cet été, à quelques pas des ruines du Temple de Mercure, d’un hôtel qui correspondra aux besoins du tourisme moderne… Le nouvel hôtel qui a pour nom le Dôme comportera deux établissements, l’un de luxe, le second réservé aux bourses plus modestes. L’un et l’autre offriront aux touristes le tout dernier confort avec leurs chambres spacieuses, leurs salles de restaurant dont une de 400 couverts, ouvertes sur les horizons illimités et pourvues du chauffage central, du téléphone et d’un garage… Et, naturellement, à bref délai, dancing, golf, tennis, baccara, pour les rastaquouères des deux mondes et du demi ». Ce commentaire final est de la main du poète Gens-d’Armes qui n’y va pas de main morte. Dans un style cher à Léon Bloy, il dénonce sans nuance le laxisme de l’administration, les badauds et les poires, les affairistes et les méfaits d’un capitalisme sans vergogne.
   Il faut dire qu’au moment où éclate cette « bataille du Puy de Dôme » dont les échos remontent alors jusqu’à Paris, on est encore dans la psychologie des lendemains de la victoire de 1918. Le souffle de la crise économique et l’essor du fascisme se chargeront de brouiller les cartes. A côté du régionalisme ou du patriotisme et de leurs excès réactionnaires, il faut voir que l’ennemi d’un Henri Pourrat n’est pas précisément « le rastaquouère » ni le jazz, cet ancêtre du rock, mais nommément le tourisme industriel qui nous inquiète encore, un tourisme qui ridiculise le folklore auvergnat et qui prépare de loin, semble-t-il aujourd’hui, l’apparition de Vulcania, sous-produit d’un Eurodisney ou du parc Astérix, caricature des Gaules. Comme nous-mêmes après l’an 2000, Henri Pourrat s’indigne de l’usage abusif qu’au profit du commerce on veut faire de la tradition, de l’histoire et de la nature. Dans un article intitulé « Un poète du tourisme », publié dans l’Avenir le 10 avril 1932, il répond au docteur Cany, partisan du projet hôtelier, qui lui-même, s’il s’oppose aux « poètes », ne manque pas de talent pour s’exprimer en prose. Avant la dictature de la télévision, l’époque était propice encore aux gens de lettres. Derrière ce grand mot de Tourisme, dit Pourrat au docteur, il y a surtout « l’argent ». Selon lui on veut faire du tourisme une chose « aussi sacrée que le Franc Français », autrement dit l’économie menacée par la crise. Condamnant les abus du pouvoir de l’argent, l’écrivain auvergnat veut militer pour la culture et la nature, prétention qui rappelle nos préoccupations les plus actuelles. Aux approches de la guerre d’Espagne et du Front Populaire, puis des déroutes de l’an quarante, on voit que les positions se cherchent, riches déjà de contradictions, d’enthousiasmes généreux comme d’erreurs dramatiques dont nos esprits de 2010 ou de 2012 guérissent difficilement.
   En 1932, juste avant le triomphe d’Hitler et du nazisme, cataclysme exemplaire qui consacre jusqu’à nous la déroute générale de l’esprit face aux divers matérialismes camouflés d’idéologie, éventuellement de religion, puissances industrielles des bombes, des peurs ou de l’argent, le Puy de Dôme prend l’allure d’un symbole dont Paris brièvement s’empare. Dans un article du Figaro, daté du 10 juillet, Henri Pourrat résume les faits. Toute la presse, écrit-il, a crié. Tant et si bien que le préfet Trouillot a bien voulu ne plus s’opposer à ce que la Commission des Sites demande le classement du sommet, autrement dit de la fameuse parcelle 86.
   Tout ce qu’ici nous pouvons retenir de cette bataille de mots qui, semble-t-il, n’a pas fait de victimes corporelles est peut-être qu’en fin de compte, quel que puisse être l’avenir, le parti des rêveurs, a tout de même eu gain de cause. La victoire nous était annoncée d’avance par l’académicien Pierre de Nolhac qui adresse en préface ses félicitations à Ajalbert, Pourrat et Gandilhon Gens-d’Armes, dignes enfants de Barrès et vaillants défenseurs de la « montagne sacrée ». Même si, au bas de la côte, le pneu est créateur d’emploi, il reste à déplorer l’invasion des automobiles au bénéfice desquelles, sur la piste du « tramway à vapeur », le Puy de Dôme a été et demeure balafré. A la fin du recueil, un chapitre d’Henri Pourrat intitulé « Le mont protégé » nous apprend que le préfet, cédant à la campagne de presse, s’est enfin décidé à demander le classement du site. Impossible désormais d’y jouer au baccara ou d’y danser le fox-trot dans des hôtels de luxe. Les défenseurs de la nature sont volontiers austères.
   La conclusion sera confiée à l’auteur de « la vie des abeilles », Prix Nobel en 1911, inspirateur du Pelléas de Debussy, à Maurice Maeterlinck qui, familier de Royat, déclarera sans détour : « Le Puy de Dôme est un de ces hauts lieux qui portent la flamme d’un grand peuple ; il est interdit d’y toucher ». On ne saurait mieux saluer une Auvergne éternelle où bat le cœur de la France.

James Gressier.


octobre 2010

EXISTONS-NOUS VRAIMENT ?

Incertitude croissante de l’homme électronique.

   Au commencement du monde, il y avait eu un temps sans horloges et sans téléphone. L’homme était libre encore de ne pas connaître son âge. Chacun, sans artifice, existait par soi-même, jugé sur son courage, sa bonne mine ou son savoir-faire. C’est à peine si cet homme ancien disposait d’un vrai nom. Il était désigné en fonction de ses actes ou de sa façon d’être. S’il faisait le pain, on l’appelait Boulanger, Leborgne s’il était borgne, Lesage s’il était sage ou moins fou que la moyenne des autres. À noter que ce nom qu’on trouverait bon, un jour, de graver sur une pierre tombale aurait déjà tendance à se substituer à la personne, à remplacer son existence réelle et son souvenir même, réduits à quelques signes tirés de l’alphabet.
   L’apparition de l’état-civil est le signal d’une époque nouvelle. « Nom, prénom, date et lieu de naissance », ce code que désormais on vous réclame partout est le sésame de votre existence. Sans lui le monde se ferme, vous n’êtes qu’une ombre, un sans-papiers, vous errez sans baptême aux portes du Purgatoire. Et, parce qu’on n’arrête pas le progrès, au nom s’ajoutera bientôt le matricule grâce auquel et sur ordre, le citoyen meurt pour la France, recensé, consentant ou non, sur la liste des héros.
   Au lendemain de ses deux guerres mémorables, le vingtième siècle lâche sur nos têtes une pluie d’indicatifs, de codes, de cartes simples puis électroniques qu’on nous réclame partout. L’averse se change en cataracte au tournant de l’an 2000 sous la dictature d’Internet qui, sous peine de disparition attend de chaque individu qu’il produise, à la suite de son nom et de ses dates, un mot de passe supplémentaire. Une prolifération épidémique de chiffres et de lettres s’introduit dans nos vies avec le faux prétexte de les rendre plus vivables, mais désormais nous n’entrons plus chez qui que ce soit et premièrement chez nous sans subir le contrôle d’un appareil à touches. Il y avait quelque temps déjà qu’on ne nous soignait plus sans un numéro de sécu que chacun doit avoir en tête avec son code postal, le signalement de ses voitures tatouées, de ses téléphones fixes et portables, étant admis que votre portable comme votre porte refusera de s’ouvrir à vous si, par inadvertance vous oubliez son code. Abusant de l’espérance de vie, avertis néanmoins des menaces d’Alzheimer, nous avançons, poussés par l’âge vers une déroute de la mémoire qui nous laissera sans clé, piétinant sur le paillasson d’une existence, la nôtre, qui dès lors nous échappe.


   Aussi étourdis que nous soyons, nous ne sommes pas égarés pour tout le monde. Des pirates plus ou moins agréés nous recherchent et nous trouvent, et tous nous veulent du bien. Abusant de nos signalements qu’ils glanent ici et là, ils nous invitent à jouir de nos envies programmées. Ils sont prêts à nous faire crédit et nous proposent de bonnes affaires qui sont d’abord les leurs. Nous pouvons nous demander dès lors si nos désirs nous appartiennent et si nos décisions ou nos passages à l’acte sont réellement les nôtres. Des sollicitations de toutes sortes, orientées par les modes, nous harcèlent à toute heure et partout. Telles les cendres du Vésuve, elles nous enveloppent d’une gangue artificielle. Pour savoir qui nous sommes par nous-mêmes et si nous existons vraiment, il faudrait qu’on nous introspecte ou qu’on nous moule en creux comme les corps de ces Pompéiens dont les archéologues peuvent exhumer l’empreinte en injectant du plâtre dans la croûte volcanique.

Félix Lajoie.


octobre 2010

TANT QU'IL Y AURA DES ROMS

   Vieux comme le monde, ils nous arrivent de loin, d’un pays proche de l’Inde d’où l’annonce d’un quelconque déluge avait dû les chasser après la mort d’Adam et d’Ève. Une étape en Bohême fit d’eux des bohémiens ou des tziganes. Puis, gitans en Espagne, inflammables comme Carmen, sans renier le violon, ils s’emparèrent de la guitare. D’où qu’ils viennent et sous tel ou tel nom, en plus de la musique, ils traînent dans leur sillage un renom de voleurs de poules, de pilleurs de vergers, de potagers ou d’étalages, d’où la haine des braves gens de Brassens qui les montrent du doigt, ainsi cette commerçante, ni plus ni moins d’Auvergne que le bougnat de la chanson mais toute réjouie d’apprendre qu’une soudaine crue de l’Allier emporte près de chez elle un campement des manouches.
   Concernant les manouches ou ces romanichels qu’une mode nouvelle appelle « les roms », les opinions sont partagées, y compris dans la même personne qui souvent nous ressemble, à la fois bien-pensante et ennemie des pickpockets. On répète ces temps-ci que ces roms qui, dit-on, posent problème arrivent de Roumanie d’où la misère les chasse. Nulle frontière ne les bloque. Présents depuis tant de siècles, ils sont européens comme nous. Ils ont cessé de faire danser les ours. Ils envoient leurs vieilles mères mendier sur le trottoir ou autour des supermarchés. Il peut leur arriver comme à n’importe quel autre de devenir délinquants. Sur cette question, les statistiques sont vagues. On saisit l’occasion d’un de leurs débordements pour les reconduire à leur point de départ, la Roumanie en l’occurrence, où on veut que ces déracinés aient des racines plutôt qu’ailleurs.
   La France est progressiste et amie des droits de l’homme, c’est pourquoi elle aime l’ordre comme l’Allemagne ou le Luxembourg. Hélas, l’ordre et la liberté, souvent inconciliables, forment un couple difficile. Les bons principes en souffrent et la récente entorse qu’un président soucieux de sa réélection pensait leur infliger en douce autorise toute l’Europe à se sentir plus vertueuse qu’une nation réputée arrogante, spécialiste du cocorico. Dans la course à l’hypocrisie, il ferait beau voir que qui que ce soit, éventuellement une Amérique xénophobe ou raciste, lui tienne la dragée haute !
   Nombreux pourtant sont ceux qui cultivent en leur cœur une image de la liberté qui ressemble à Carmen ou à Esméralda. Quelques quinquagénaires peuvent se rappeler encore avoir vu sur les routes d’Auvergne et de Navarre ces roulottes appelées verdines. On en trouve un exemple sur un tableau de Van Gogh. Une jument les tirait et son poulain tournait autour. Sur la route où il fonce quel automobiliste de 2010 tolérerait ce cortège antique ? Quel humaniste, mâle ou femelle, offrirait sa pelouse aux roms, leur prêtant ses toilettes contre un air de guitare ?
   Les roulottes voudraient s’arrêter sur nos champs d’épandage que nous leur cédons à regret. L’Europe est une impasse. On se demande où allaient jusqu’ici les roms au travers des frontières et des siècles et quel but ils pensaient atteindre. Pareillement on s’étonne : Où allons-nous nous-mêmes partant une fois encore de Roissy ou d’Aulnat à la recherche d’on ne sait quel ailleurs ? Les voyagistes peuvent s’évertuer, notre planète est sans issue et nous tournons en rond. Et sans doute faudra-t-il qu’à la manière des roms, nous fassions halte un jour, à Ushuaia ou à Vladivostok, sur l’amas de nos déchets et de nos rêves de consommateurs. À moins que, comme les roms, voyageurs de l’imaginaire, nous gardions un espoir et une musique au coeur.

Jérémie Cassandre.