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Archives de mai 2010
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mai 2010

Duflan.

mai 2010

PASCAL... ET APRÈS ?

Philosophie galipotienne.

   Au regard de la religion, on voit que deux attitudes s’opposent dans une sorte de match nul : l’une d’elles consiste à vouloir croire, l’autre étant de vouloir ne pas croire. Comme s’il n’y avait ni foi ni mécréance réelles, seulement des attitudes. Faute de preuves dans un sens ou dans l’autre, nous sommes réduits aux partis pris… Le parti qui consiste à éviter d’en prendre - n’en déplaise à Montaigne - étant considéré comme blanc ou nul.
   Que Galilée ou Darwin aient voulu nous apprendre que nous ne sommes pas le centre de l’univers ni, semble-t-il, son dernier mot, ne change rien à notre inquiétude. Nous ne savons réellement qu’une chose qui est que nous existons. Nous avons la conscience d’exister, ce qui n’est déjà pas si mal. Religieux ou matérialistes, dans l’instant justement où nous en faisons usage, nous ne pouvons pas plus nier la conscience que nous ne pourrions nier la matière ou la vie. Conscience dont nous avons la charge sans savoir où nous devons l’investir. C’est en gros ce que Pascal - ce parieur - aurait pu se dire déjà. C’était il y a longtemps, avant même qu’ait paru le premier numéro du magazine la Galipote*.
   Il est remarquable tout de même que, depuis Blaise Pascal, nous ayons tant appris sans avancer d’un pas, sans avoir pu marquer un but dans un sens ou dans l’autre.
   Tout ça malgré l’informatique, le journal de vingt heures et l’invention du robinet d’eau chaude.

* Le magazine qui pense, donc qui existe (dixit Descartes).

Heurtebise.


mai 2010

LA GUERRE DE GERGOVIE

Lueurs nouvelles sur une vieille bataille.


   À ceux qui s’obstineraient à l’ignorer encore, rappelons qu’avant de devenir l’objet d’une guerre d’archéologues à odeur de patriotisme, Gergovie était le site incertain d’une empoignade sanglante où, de l’aveu de Jules César lui-même, son ennemi Vercingétorix avait eu le dessus avant d’être obligé de se rendre à Alésia. Au profit de sa victoire finale, le futur empereur des Romains, soucieux de sa propagande, n’avait pas intérêt à dévaluer un adversaire dont nous-mêmes, au profit de son image, préférons ignorer qu’avant d’être son rival il était plus ou moins son allié, les malveillants diront son collaborateur. C’est ainsi que, par la grâce d’un texte dû à l’envahisseur, la bonne vieille Gaule druidique et volontiers guerrière - mais néanmoins analphabète - pénétrait dans l’Histoire. Une Histoire que chacun, d’une manière ou d’une autre, tend à tirer à soi au nom de la Vérité une et indivisible.
   Il semble qu’à l’origine, un Moyen Age obscur, ignorant des techniques de l’archéologie, ait placé Gergovie en toute simplicité à l’endroit même où aujourd’hui se trouve Clermont-Ferrand. C’est au tournant de la Renaissance, avant-garde des Lumières, qu’un Italien de passage, prenant prétexte d’une ferme nommée Gergoie, jugea plus rationnel sinon plus esthétique de situer la bataille sur un plateau nommé Merdogne, lieudit qui, tardivement et après quelques fouilles effectuées par un colonel, estima plus seyant de s’appeler Gergovie, obéissant ainsi à un ordre contesté de Napoléon III, empereur lui aussi de passage, qui portait la moustache comme, dit-on, Vercingétorix mais commit la bévue de se faire battre à Sedan. Influencée qu’elle est par son chantre Victor Hugo - ex-légitimiste - la République Française ne sait trop quoi penser de cet empereur d’occasion, auteur d’un coup d’état moins coté que le 18 brumaire. A tout hasard tout de même, pour snober les Allemands qui avaient eux aussi un empereur, elle fit placer un monument sur le lieu supposé d’une bataille qui, sentimentalement, lui rappelait la charge de Reichshoffen. Qu’on soit républicain, royaliste ou bonapartiste on est français tout de même au pays des rois francs, gaulois comme Sarkozy.
   Les choses en étaient là en 1933, date à laquelle un ouvrage de Maurice Busset, s’appuyant sur de nouvelles preuves, s’avisa de ramener la prestigieuse bataille vers les lieux où l’avait placée le Moyen Age simpliste. Dans l’intervalle, il passe une nouvelle guerre aussi confuse pour nous que les contradictions opposant en leur temps les Arvernes aux Eduens. En 1952, la France renaît de ses cendres, avec elle la querelle. Paul Eychart prend parti pour la thèse de Maurice Busset. On passe aux choses sérieuses. Il faut lire à ce sujet le discours de Kléber Rossillon qu’on trouve sur Internet. Gergovie doit quitter Merdogne, de nouvelles fouilles l’attestent confirmant la présence sur les côtes de Clermont d’un grand nombre de vestiges allant de la préhistoire néolithique jusqu’à l’époque de la conquête romaine. Désormais, même aux mains des rêveurs, les recherches archéologiques sont devenues une vraie science à laquelle rien n’échappe. Ainsi n’échappe-t-il pas que pour ce qui est des vestiges, on peut dire qu’il y en a partout dans cette partie de l’Auvergne où voisinent les riches terres cultivables, les cours d’eau et les points stratégiques. A témoin le plateau de Corent, ce parfait oppidum. Bien avant les archéologues, le soc des vignerons exhumait là des haches de pierre et des monnaies de toutes sortes. Il y avait à Corent une ville plus ou moins forte qu’ont remplacé les champs. Du coup la science s’en mêle, d’autant qu’il est commode de fouiller dans un champ, plus que du côté de Clermont où l’urbanisation galope. Et, pour faire bonne mesure, un latiniste s’avise de relire de plus près le texte de César dont les légions, trahies par les Eduens, s’égaraient plus ou moins en remontant l’Allier. César qui savait lire n’avait pas de cartes Michelin. Il ne connaissait que par ouïe dire les retranchements où le chef des Gaulois, qui savait sa géographie, l’attirait dans un piège. Ce qu’il y a de plus clair en ce débat confus, c’est qu’il y avait du monde dans le secteur de cette Gergovie, de l’autochtone partout, aux aguets sur chaque crête. N’importe qui peut déduire, sans diplômes ni carbone 14, que César, s’étant vu dans ce guêpier arverne, avait jugé prudent d’effectuer un repli pour mieux gagner sa guerre ailleurs.
   Averti des récentes découvertes de l’archéologie menées par Mathieu Poux, le susdit latiniste* qui habitait Monton eut, en promenant son chien, comparant mentalement le paysage et le texte des Commentaires, une intuition de plus en plus précise qui tourna à la conviction. Considérant le plateau de Corent depuis la vallée de la Veyre, il s’était exclamé : « Mais voyons, mais bien sûr ! Gergovie c’était là ! ». Reste à le faire admettre aux partisans de Merdogne comme à ceux de Clermont, à leur faire déposer leurs armes. C’est une bataille qui nous promet encore quelques péripéties. Il y a lieu d’espérer toutefois que ces affrontements d’experts, blessant au pire les amours-propres, se feront néanmoins à l’amiable. Ou que puisse être Gergovie, le sang n’y coulera plus. C’est le progrès qu’on attend après vingt siècles et demie d’Histoire.


* Il s’appelle Jean Baruch. Concernant Gergovie, il nous dit tout ce qu’il a compris dans un livre éclairant que publie la Galipote.

J.G.


mai 2010

MAIS À QUOI RÊVE LA FRANCE ?

Lettre ouverte à Eric Zemmour.

   On trouve des aperçus aussi sombres qu’éclairants dans votre essai, « Mélancolie française » publié chez Fayard-Denoël et le constat qui y est livré peut secréter malgré lui l’espoir. Il part sur cette affirmation : « La France n’est pas en Europe ; elle est l’Europe ». À mesure que vous progressez, cette synthèse de l’Europe qu’est selon vous la France, débordée par un monde trop vaste et trop divers, semble toutefois égarer ses ambitions et ses valeurs. Elle doute, elle est mélancolique. Complainte qui, pour un Français de souche, né dans le pire moment du vingtième siècle, n’est pas nécessairement nouvelle. On se prend à souhaiter que votre livre ait une suite, entonnant un autre air. Car enfin si la France est à ce point mélancolique c’est donc qu’elle rêve encore, que donc elle n’est pas morte, qu’éventuellement elle pense. Votre livre en témoigne, écrit qu’il est par quelqu’un qui s’appelle Zemmour. Ceux que la France inspire n’ont pas toujours pour nom Chateaubriand ou Lamartine. Ils se nomment au besoin Buonaparte. Comme si ce territoire annexé par César, royaume des Francs de Germanie, était plus que cette Gaule analphabète revendiquée par des autochtones qui, à défaut d’Histoire, avaient pu oublier qu’eux-mêmes étaient venus d’ailleurs. Pour des raisons géographiques ou autres, il éveille des ardeurs qui le dépassent, faisant de lui un foyer où des branches apportés de partout - éventuellement un christianisme plus ou moins oriental, précurseur des « Lumières » - s’enflamment et brillent plus facilement qu’en d’autres lieux où leur manque le tirage, cet appel des hauteurs.
   En de telles conditions, que penser de cette mélancolie, volontiers romantique, séquelle de Waterloo ou d’Alésia ? En regardant plus près de nous, la secousse des deux guerres mondiales n’est pas seulement à mettre au crédit de nos erreurs. Si la foudre a frappé ici, l’orage était plus large, coïncidence encore ou signe de ce destin ? Sous la mélancolie, de Crécy à Dunkerque, nous cultivons jusqu’à l’orgueil de nos déboires. Abusant du dépit autant que du scrupule, faudrait-il en déduire que la France n’est plus en France ou que Dieu - qui, selon la légende, pouvait y être heureux - n’y trouve plus ses repères ? Ce spleen sempiternel a des allures de coquetterie. Où voit-on aujourd’hui que la France ait cessé d’exister dans un monde élargi, ou qu’on y soit plus mal pour vivre, ou que le modernisme l’abêtisse davantage ? L’art qui est réputé vivre désormais à New York, n’est-il pas mort d’abord chez elle, offrant une table rase à un renouveau qui tarde ?
   Faudra-t-il que, comme Rome, nous nous découragions face à un monde sans mesure ni perspectives ou que le nombre prenne le pas sur la grâce ? Si ce n’est à compenser platement un retard économique, à quoi s’occupent l’Inde ou la Chine, créditées de philosophies dont on n’a pas remarqué qu’elles les aient stimulées davantage ni parées plus que nous pour l’avenir ? Comme à la France et à l’Europe, la question qui leur est posée n’est-elle pas : « et après ? Quoi de neuf sous les étoiles ? ». Il est certain que quelque chose se fait attendre, singulièrement en France comme dans tout l’Occident autant latin qu’anglo-saxon. Révélant cette attente qui pèse ici plus qu’autre part, vous êtes, avec la France, à l’avant-garde de la mélancolie.

Cordialement.