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Archives d'avril 2010
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avril 2010

ESOTERISME EN LIVRADOIS-FOREZ.

Une remontée aux sources.

   Il y a dans « ésotérisme » quelque chose qu’on est bien forcé de qualifier… d’ésotérique, c'est-à-dire réservé au petit nombre, quelque chose qui, à première vue, paraît austère sinon rébarbatif et qui n’engagerait guère le grand public à faire, pour 20 euros, l’acquisition du livre de Nathalie Piccand. Or, ce serait bien dommage. D’autant que, sous le titre apparaît une sculpture érodée qui, de toute évidence, ne représente ni sainte Thérèse ni Bernadette de Lourdes. On se demande si on a bien vu mais l’image se répète, à mesure qu’on feuillette le livre, plus provocante qu’aucune de celles dont la télévision, cette machine à ennui, pense nous distraire de soir en soir et à grand bruit, s’acharnant à nous informer pour ne rien nous apprendre, en tous les cas rien d’essentiel. Or, nous voici dans une église, Pignols peut-être, Auzon ou Lavaudieu, Dore ou Mailhat, le Vernet ou Saint-Germain-l’Herm… En Livradois toujours, cœur secret d’une plus vaste France convergence de l’Europe.


   Une femme, toujours la même et qui ressemble à Eve, s’écartèle devant nous pour nous livrer sans voile le mystère de nos origines, cette fente ou cette fracture par laquelle, dans la nuit des temps, l’esprit s’est séparé de la chair ou l’âme de la matière. La fracture primitive d’où naquirent nos angoisses, veut sa réparation et l’amorce d’un nouveau cycle que déjà une vierge-mère, rhabillée de la tête aux chevilles, annonce en nous montrant son fils. L’art gothique, un peu vite, prend le pas sur le roman mais, dans ce Livradois plus fruste que Chartres ou Reims, le roman est toujours lisible, truculent comme la Gaule. On s’étonne pour le coup qu’aucune inquisition, qu’aucune bulle ou concile et ni même la Raison, chaste déesse d’une république matérialiste, ne se soient avisés de marteler ces images suggestives qui, regardées de plus près, semblent illustrer une parabole qui n’a rien de catholique ou qui ne l’est pas encore. Le mépris dont elles bénéficiaient les aura préservées ou, plus tard, le respect du folklore, cette espèce de condescendance que les artistes ou les ethnologues ont pour les arts premiers dont le sens leur échappe. La pensée dont elles sont le témoignage énigmatique ignorait le livre et l’alphabet. Ses apôtres sont anonymes. Elle est pourtant l’arbre d’origine sur lequel le message chrétien a pu planter sa greffe. C’est elle autant que le christianisme qui, dressant pierre sur pierre, a bâti les premières églises et de même que l’Allier puissant, lui-même enrichi de l’Alagnon, perd son nom en devenant la Loire, elle s’est perdue, pourtant présente, dans les sables de l’aval. Avec le livre qu’elle compose et illustre, teinté de féminisme, Nathalie remonte aux sources, du moins jusqu’à la confluence où une pensée première née d’on ne sait quel passé celtique se distingue encore du courant ultérieur qui l’emporte, la confond sans pourtant la perdre. Elle révèle ses méandres et éclaire ses mystères que nous fréquentons en touristes, sans oser les comprendre comme si nos performances technologiques, au lieu de nous éclairer, conspiraient pour nous rendre aveugles, plus démunis que jamais face aux défis d’un avenir vers lequel une agitation que nous appelons « progrès » nous projette sans lumière. Pour nous convaincre, Nathalie n’emploie pas les mots d’une langue de bois scolaire. A mi-chemin de la prose et des vers, elle use d’un langage clair et bref, nullement ésotérique, qui peut-être fut celui des bardes ou de Pierre le Vénérable, originaire comme elle de Sauxillanges. Poésie du premier degré qui, au-delà des fables ou de la mythologie, nous dévoile une pensée audacieuse, fertile en sa jeunesse.

Lisette Pertinat.


avril 2010

INTERNET ET AU-DELA.


   Il n’y a pas si longtemps que, cédant à une pression qu’on peut dire planétaire, j’ai fait mes premiers pas dans l’église  Internet. Le mot « net » signifiant filet, autrement dit une nasse où entrent sans distinction tous les poissons que nous sommes.
   Plus vaste qu’une cathédrale, cette église d’Internet accueille tous les désirs. Chacun y a son prie-dieu assorti d’un écran qui lui sert de miroir. Elle a ses oratoires particuliers où se retrouvent les adeptes de la même obsession. Le solitaire s’y promène au cœur d’une foule inattentive. N’importe qui, s’il le veut, jouit de la liberté d’y être son propre philosophe, son Rimbaud du vers libre. Dans cette foule où chacun se cherche, où tant parlent et si peu écoutent, Montaigne passerait inaperçu. De même Pascal, ce roseau qui savait si peu de ce que sait Internet, qui ignorait les dinosaures, et qui pensait pourtant.
   Eblouis autant qu’abusés par cette bibliothèque, vide-grenier de la connaissance, nous oublions que la culture n’est pas l’érudition. Plutôt qu’un lest ou une surcharge, la culture est une grâce nécessaire, un savoir-vivre autant qu’un savoir-faire comme celui du trappeur qui, avec trois brindilles, sait allumer son feu et écarter les loups dans les bois du Grand Nord. Elle est un art et une économie. À ce titre, il n’est pas sûr qu’elle trouve mieux ses repères dans la jungle d’Internet que dans les impasses de la nature. Il n’est pas garanti non plus qu’en dépit des services qu’il semble vouloir lui rendre Internet donne à l’homme une réponse quelconque aux vieilles questions que son existence lui pose et qu’il évite. À l’opposé du Livre, instrument de la Religion, il est celui d’une liberté qui s’égare dans la distraction, un hochet dont la Science nous amuse à défaut de nous livrer encore le fin mot de l’univers. Rien n’empêche de penser toutefois qu’Internet - merveille égale au téléphone portable, dont le prodige quotidien nous paraît naturel - soit un avertissement des possibles qui nous guettent, un signal du pouvoir illimité des choses dont nous nous croyons maîtres, un indice d’on ne sait quelle ressource des ondes ou de la matière.
   Confronté aux limites de la démonstration, le rêve reprend ses droits. Le rêve, autrement dit la Foi support fragile de l’intuition. À l’abri du délire, l’exemple d’Internet permet d’envisager que rien ne se perd de ce que nous sommes ou de ce que nous pensons, et qu’il existe dans la nature une faculté de capter nos raisonnements comme nos fantasmes et peut-être d’en garder la trace, une trace lisible à l’infini, inscrite dans on ne sait quelles spirales de la mémoire, soupçonnées par les intuitifs mais reniées faute de preuves. Internet nous prépare à l’idée que tout se range à sa place sur des sphères invisibles et que le temps que nous pensions perdu nous attend quelque part au rendez-vous des petites madeleines, sous l’éventuel regard d’on ne sait quelle Conscience dont la nôtre est l’ébauche et elle aussi l’indice. C’est alors qu’à nouveau nous aurions du souci à nous faire, voués à être sans fin ce que nous fûmes un jour ou durant toute une vie comme aux longues heures que nous passons, y priant pour n’importe quoi, à la sainte table de nos consoles.

Jérémie Cassandre.