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Archives de février 2010
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février 2010

LE PLUS GRAND DES TAUREAUX,

... Dans l’arène de Christian Dedet.

   Loin d’Oxford et de Barbara Pym, Christian Dedet *, originaire de Nîmes, nous transporte en Espagne. Élu naguère par Luc Estang, son roman s’ouvre avec une scène d’exposition où un torero de l’âge du Cid se confie à Pepe-Luis en présence de Bartolomo, picador alcoolique, spécialiste de la grosse besogne. Nous n’entrons pas ici dans la misère de convention dont frissonne volontiers le lecteur d’aujourd’hui leurré par ses conforts mais seulement dans la chambre d’une auberge espagnole. L’échéance du combat approche et le héros a peur. Déniaisé par un accident, il sait que la mort le vise, lui comme n’importe qui, et c’est elle qui l’attend au soleil de la fête où il doit faire ses preuves. Un mauvais sort lui attribue d’avance « le plus grand des taureaux ». Le picador, en saignant la bête, devra faire de son mieux, corriger le destin pour un instant seulement ou toute une vie dans gloire. Or s’impose, d’une manière ou d’une autre, la seule action inévitable, celle d’entrer dans l’arène comme nous-mêmes dans la vie au sortir de l’enfance. La vie, autrement dit la mort.
   Conjonction toute classique de cette action fatale, d’un décor et d’une heure, celle de la vérité. Restait à en sortir, à nous décrire la fin d’un héros trop humain, c’est-à-dire romantique. Fin servie sur l’arène littéraire par un auteur issu du rang des mousquetaires, comparse d’un Nimier dans l’ardeur des années soixante. Estocade sans fanfare ni bavure. À juger par les connaisseurs.

   * Tout sur l’auteur : www.christian-dedet.com

   On peut noter ici la démarche hasardeuse d’Ombre Claire qui voudrait éclairer les réussites les plus diverses occultées par la nuée des écrits ou des années qui passent.
 

J.G.


février 2010

LA LEÇON DE MISS MORROW,

... à propos de Jane Austen,
des anglaises et de Barbara Pym.


   Quand nous ne jouissons encore en France, mises à part Louise Labé, George Sand ou Colette, que d’une manade intempestive de cavales littéraires, il semblerait que l’Angleterre, cette île qu’on souhaite européenne, soit le siège d’une vraie suprématie des femmes en matière de littérature. Leur force leur vient peut-être d’une certitude qu’elles ont naturellement de n’être « ni putes ni soumises », ni premières ni deuxièmes sur un podium imaginaire des sexes. C’est ainsi qu’elles sont libres et vouées d’abord à l’écriture plus qu’au besoin de s’affirmer elles-mêmes au-dessus de leurs livres, proposant comme chez nos libraires - par goût du paradoxe ? - un sourire qu’on croirait vénal.
   Nous ne savons que le minimum - et n’en demandons pas plus - sur le physique de Jane Austen ou des trois sœurs Brontë qui désormais sont mortes. Mais leur esprit nous reste, accessible et intact. Il hante, apprenons-nous, des réceptions costumées et des bals où les clubs Jane Austen font renaître jusqu’à Chicago l’époque qu’on pourrait croire heureuse de la menace napoléonienne et du blocus continental. Au tournant de Waterloo, une bourgeoisie anglaise qui se rêvait aristocratique entrait en apogée. Fertile puissance du rêve et de l’idée flatteuse qu’une société jalouse et orgueilleuse parvient à se faire d’elle-même mais qui, vue de la France, serait horripilante si elle n’était touchée par la grâce de l’humour.
   C’est d’humour qu’il s’agit si on évoque Barbara Pym, d’humour et de cette grâce qui manque à Simone de Beauvoir cantonnée dans sa pesanteur. Pour assurer en France un succès de Barbara Pym, il faudrait mettre en première page l’image de Jane Birkin. Pym d’elle-même n’a pas tant d’attraits. Elle représente pourtant la middle class qui gagne les guerres en Angleterre au moment où une classe moyenne prend soin de les perdre en France. Force est d’imaginer Barbara Pym en tweed, socquettes et chaussures plates, sortant de son bureau envahi d’ethnologues en rupture de mission pour aller porter secours aux londoniens du blitz ou à des réfugiés rejetés du continent. Ou bien rentrant chez elle pour y faire son ménage et trouvant malgré tout le moyen de retoucher un peu son roman le plus drôle, commencé fin 39, relégué par la suite mais publié, après sa mort, par son proche et fidèle entourage. Il s’intitule Crampton Hodnet. Chapeau bas et God save the Queen !
   À croire que c’est le lot de l’Angleterre de donner son meilleur quand elle traverse le pire… Les Beatles, au demeurant remarquables, ferment le ban d’une période plus remarquable encore qui durait depuis la fin du règne de Victoria. L’hygiène s’y imposait depuis longtemps déjà, de même les joies discrètes du five o’clock où, près d’un feu de tourbe, en fumant des Benson and Hedges, quand la pluie ruisselait sur le bow-window, on pouvait - sans en faire un fromage comme Malraux - parler d’art et de littérature. Aujourd’hui, Mister Bean tient lieu d’understatement. Les diplômés d’Oxford se sont mis au fuck you par respect pour les hooligans. Les anglaises qu’on avait cru maigres enflent mieux que nos grenouilles pour imiter les bœufs du Middle West. Avec l’aide de ses tabloïds, l’Angleterre se console en dénigrant la France où cependant, en dépit des grèves, les chauffe-bains et les trains sont plus fiables. Mais l’Angleterre, depuis Azincourt et Shakespeare, dans une persévérance qui a fait et fera son salut, a acquis l’art précieux de se persuader elle-même et de persuader les autres de l’éminence de ses valeurs. Elle les a transportées sur divers continents qu’elle colonise encore en dépit de son départ ou de son repli sur la Dordogne. En sorte que, quoi qu’il nous en coûte, quoi qu’en pensent l’Italie ou la Grèce, s’il fallait désigner dans le monde un pays parvenu au point le plus avancé d’une civilisation, l’américain lui-même désignerait l’Angleterre, aussi riche de passé que d’avenir et, dans l’Angleterre même, précisément Oxford où évoluent les personnages observés par Barbara Pym. Personnages qui bougent peu, sauf pour aller à Londres prendre le thé du côté d’Harrod’s. Si, au cours du récit, un séduisant professeur croit fuir la bodeléienne ou le British Museum en compagnie d’une de ses étudiantes, il n’ira pas plus loin que Douvres ou Brighton. Si égarés qu’ils soient, ils savent tous deux - depuis Disraeli, ministre de Victoria - qu’à partir de Calais ou de Dieppe, c’est l’Afrique qui commence. Qu’iraient-ils faire ailleurs ? Telle est la vraie question posée maintenant, par extension, à l’Europe toute entière, de la Pologne au Portugal. Quand nous serons revenus de Bangkok ou d’Ushuaia dans nos avions polluants, il faudra bien que nous nous retrouvions là d’où nous sommes partis pour nous y armer de patience, suivant ainsi l’exemple de miss Morrow, souffre-douleur de la vieille miss Doggett. Sous le règne de George VI, miss Morrow, créature de Barbara Pym, est comme une sœur lointaine qu’aurait eue Jane Austen. Quintessence des vieilles filles anglaises, n’ira-t-elle pas jusqu’à refuser les avances d’un vicaire anglican, mari providentiel qui ne l’aimait que moyennement.
 

J.G.