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Archives de janvier 2010
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janvier 2010

LE PALMARES DE LA SGDL,

... la fraîcheur en littérature.

   Comme avant chaque année nouvelle, la Société des Gens de Lettres fait un choix des meilleurs auteurs de l’année précédente auxquels elle attribue, sous forme de prix ou de bourses, des encouragements substantiels provenant des fondations Thyde Monnier ou Poncetton. Occasion pour certains de ses membres parmi les plus représentatifs de se mettre à l’ouvrage. A eux l’honneur de faire valoir les œuvres récompensées en de brefs comptes-rendus dont l’ensemble vient de nous parvenir par « La lettre » n° 36. Pour tendre à l’essentiel, nous n’évoquerons ici - abrégeant l’abrégé - que les livres qui avaient satisfait déjà l’exigence des plus grands éditeurs soucieux de satisfaire l’attente du plus large public.
   En premier lieu, citons « L’été chagrin » de Henri Husetowski, publié chez Buchet-Chastel. C’est l’histoire de David, garçonnet turbulent comme tant d’autres, dont le zizi n’est pas catholique mais qu’un curé protège de la menace nazi. Moins gais sont « Les veilleurs » de Vincent Message aux éditions du Seuil où un Oscar Nexus, « amnésique, hypersomniaque et mutique, condamné à perpétuité… tangue sous nos yeux en demi-mort vivant ». Voici ensuite, d’Estelle Nollet : « On ne boit pas les rats-kangourous » publié chez Albin-Michel, un roman ténébreux de l’avis de Daniel Arsand, expert en la matière. Le fait est qu’il nous transporte « dans un monde d’après la chute dont les habitants sont les prisonniers pour quelque obscure raison »… Egalement, cette fois chez Gallimard, « Murmures à Beyoglu » où l’on se demande si l’insomnie « légèrement hallucinatoire » dont souffre le héros - par ailleurs psychothérapeute - de David Boratav n’est pas la cause de sa « curiosité sociologique » qui l’entraînerait en rêve « dans un dédale d’histoires » cultivant au passage « les clichés pittoresques ». Et encore au Mercure de France, ce « Personne » de Gwenaëlle Aubry, sorte d’abécédaire, « la plus juste manière de rassembler l’épars,… l’adéquation presque organique… » seule façon, dit Noëlle Chatelet, de ne pas trahir un père « mouton noir et mélancolique, en lui autorisant la seule qualité qui lui reste : être fou ».
   Au chapitre des moutons noirs et usant d’une lucidité qui nous habite encore, nous nous rappelons avoir reçu nous-mêmes, pour « le Retour du Chasseur », un Grand Prix Thyde Monnier, salué comme à regret par les soins de François Coupry. Il faut préciser que ce roman publié chez Phébus aux derniers jours ombreux d’un triste vingtième siècle, annonçait pour l’an 2010, la déroute anarchique de nos sociétés occidentales.
   On en vient à se demander quel auteur moins désespéré, doué d’une inspiration plus fraîche, prendra la peine autant que le risque de nous dire l’histoire simple - aventureuse déjà - d’hommes et femmes ordinaires qui vivraient sans névrose, en temps de paix, dans un monde non-fumeur. Quels que soient les chemins où se cherchent nos littératures, il y a lieu de célébrer ici l’abnégation des écrivains de la SGDL (Pierrette Fleutiaux, Alain Absire, Christiane Baroche…) qui veulent bien défricher pour nous le jardin expérimental de nos grands ou petits éditeurs.
   En l’occurrence, il semblerait que Georges-Olivier Châteaureynaud se soit réservé cette année la meilleure part avec, de Gérard Oberlé, « Mémoires de Marc-Antoine Muret » publié chez Grasset et où, nous signale-t-il, « loin ici des sanitaires minimalistes et des prurits autofictifs » souffle « un grand vent salubre ».
 

J.G.


janvier 2010

CINEMA, la critique des critiques.

   Il ne suffit pas qu’un film soit ou bon ou mauvais, il faut encore qu’il plaise ou déplaise aux critiques. Témoins l’hebdomadaire Télérama - bible de la middle-class selon Philippe Meyer - et Razzia sur la Chnouf où l’on voit des acteurs trop célèbres déambuler comme des potiches en pardessus à martingale, film usé de Henri Decoin, gratifié néanmoins d’une étoile. La bavure serait bénigne si le même « T » modeste n’était pas attribué telle une condamnation à deux œuvres de René Clair relevant du trois étoiles pour ne pas dire du hors concours comme Les Enfants du Paradis, Citizen Kane et leurs semblables. Sans parler de Casque d’or démoli en son temps par une critique aveugle. J’évoque ici les Grandes Manœuvres et le Silence est d’or diffusés par hasard récemment. On n’y voit aucune mort violente. En plus de leur humour, ils ont contre eux leur gentillesse que le critique patenté assimile à de l’insignifiance. Il reste que les acteurs gentiment dirigés au fil d’un scénario solide y fournissent le meilleur d’eux-mêmes dans deux films aussi fréquentables que l’inusable Dictateur arborant dans le même moment ses trois étoiles rituelles quand deux pouvaient suffire, car enfin ôtez-lui sa mappemonde et osez dire que vous supportez le reste, tout le reste, sans bâillements ni fatigue. Dictature de ce Dictateur intouchable qui gomme dans la foulée ce qu’un Charlie Chaplin trop content de lui-même peut avoir de mélo, de longuet et de répétitif. Qui mettra des étoiles aux critiques courageux qui remonteront le courant des modes, du convenu ou des complaisances ?
   Or voici que s’éteint Rohmer, cinéaste imparfait lui aussi mais qui nous consolait de tant d’autres.
 

J.G.


janvier 2010

MEILLEURS VŒUX POUR LE MILLENAIRE,

... où l’on observe que l’urinoir déborde
et que Pascal inaugure le doute.


   À une époque où même les corbillards ne veulent plus être tristes, le plasticien Boltanski tient à se montrer à nous plus tondu et plus noir qu’un curé de Bernanos. En ce début d’année, il s’offre ou on lui offre le luxe d’installer dans le Grand Palais un volcan de friperie assorti de plusieurs platebandes de guenilles d’Emmaüs. A ceux qui pleurent pour leurs églises, on ne dira pas « combien ça coûte ». Il ferait beau voir qu’une Cour des Comptes aille décider pour nous que Boltanski et ses platebandes c’est moins de l’art que le gothique. Boltanski, c’est de l’avant-garde et si on veut savoir ce que représente son « installation », il répond qu’on est libre d’imaginer ce qu’on veut : Auschwitz ou rien du tout. Boltanski nous veut libres mais sinistres de préférence, autrement dit modernes et bien-pensants.
   L’avant-garde, qui peut dire où ça mène ? Encore que depuis l’année où Christo emballa le Pont-Neuf – un quart de siècle déjà – on voyait à l’œil nu que, partant de la Samaritaine, ça n’allait pas plus loin que les galeries de la rive gauche. Car l’avant-garde est un vieux truc qui remonte au moins à 1917, date à laquelle une autre installation était organisée par l’Europe du Progrès. Loin de Verdun où était le spectacle, l'avant-gardiste Marcel Duchamp, confronté à un urinoir, se disait que l’objet qu’il avait sous les yeux pouvait être de l’art comme une vulgaire statue de Michel-Ange ou de Maillol. Faute de contradiction, la question reste à l’ordre du jour. Quant à savoir si l’art pourra s’en remettre ou s’il n’y aurait pas lieu de subventionner aussi - pour transformer l'installation en happening - les casseurs d’une joyeuse manif qui, mettant le feu au Grand Palais, ébranleraient notre indifférence.
   Le problème, face à l’urinoir, est qu’on peut affirmer ou nier, dans la même certitude, qu’il s’agit là d’une œuvre d’art, ni plus ni moins qu’un tableau d’Ingres ou on ne sait quelle Vénus de Milo ou d’ailleurs. Désormais l’urinoir, c’est-à-dire l’art lui-même, a ceci de commun avec le crucifix qu’on peut y croire ou ne pas y croire avec le même pouvoir d’avoir raison ou tort. Grandeur et désarroi de l’aventure humaine.


   Il fut un temps, non moins fertile d’horreurs et de fureurs, assez heureux toutefois pour qu’on puisse croire en Dieu comme aujourd’hui au Cac 40. On y priait pour son Salut comme Sarkozy pour la Croissance. De même il fut un temps qui remonte à moins d’un siècle - avant Matisse ou Picasso - où n’importe qui, Homais lui-même, croyait à l’art, bêtement, face à Rembrandt ou Vélasquez, même devant Meissonnier, maître d’un savoir-faire. Ces temps sont révolus, ils nous laissent à nous-mêmes avec nos comptes en banque pour justifier, entre deux crises, nos espérances et nos angoisses. Et nous n’attendons plus de Révélation si ce n’est de nos portables ou d’Internet qui remplacent sainte Catherine ou l’archange saint-Michel. Au hasard des tempêtes, l’avenir nous est garanti avec sept jours d’avance par les dames de la météo, prêtresses électroniques du journal de vingt heures.
   Les historiens nous montrent que de 1515 à 1914, en passant par 1715 ou 1815, sans parler de 1610, nos siècles successifs ont du retard à l’allumage. Ils prennent le temps de la réflexion avant de s’élever ou de baisser comme à regret d’un cran. Comme au tournant du douzième siècle, quelque chose s’est passé chez nous au virage périlleux qu’il fallait négocier pour quitter le seizième et aborder vraiment le dix-septième. Immolés par des intégristes deux Henri y laissèrent leur peau.
   Avant, il y avait eu Montaigne.
   Les philosophes du dix-huitième - Diderot, d’Alembert et les autres - ont été bien déçus. Ils avaient cru que Montaigne était des leurs, précurseur prestigieux. En lisant son Journal de Voyage en Italie, ils constatèrent, surpris, que l’auteur des Essais, chevauchant en France et dans la proche Europe, s’arrêtait aux églises pour y entendre la messe, laquelle messe attendrait encore jusqu’à Vatican II pour perdre son latin. Il y a des choses qui traînent au mépris des révolutions. Montaigne, c’était avant, et le même Dieu qui tracassait Voltaire n’était pas son problème. Avant Hamlet, tranquille encore, il se demandait « Que sais-je ? » sans en faire tout un drame.
   Dans le siècle qui suit, sur un versant nouveau qui descend jusqu’à nous via le dix-huitième siècle, Blaise Pascal inaugure le doute. Ennemi de la distraction, il parie néanmoins comme un adepte des courses. Avant, on s’agenouillait parce qu’on était croyant. Avec lui, on s’agenouille pour croire. De là à envisager que la Foi comme l’Art est une affaire de choix, parti pris ou refus dont nous serions les maîtres, anodins et distraits que nous sommes, livrés pour l’heure à nos médias, aux scoops et aux jingles.
   Parce qu’on ne prête qu’aux riches, on a fait dire à un Malraux assaisonné de Péguy que le vingtième et unième siècle, sous peine d’être une impasse, serait métaphysique. C’est ce qu’à partir de 2010 nous devrions bientôt voir, à moins que la prédiction concerne le millénaire et que le millénaire plus encore que le siècle ait du retard à l’allumage.
 

J.G.