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Archives de novembre 2009
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novembre 2009

AUTRE PROMENADE PARISIENNE.

   Pour tout esprit critique, c’est devenu un accablement de voir autant d’insectes processionnaires, sans conscience apparente, polluer en toute saison le lis clair de Paris. Ils l’envahissent de leur présence et propagent jusque dans son cœur leur ego sans scrupules.
   Il y eut des temps pas si lointains où quiconque se promenait au Luxembourg, sur les boulevards ou aux Tuileries, qu’il fût aristocrate encore, bourgeois ou travailleur s’efforçait par fierté, de ne pas nuire au décor. Avec des succès inégaux mais aidé par les modes, chacun y hasardait sa quote-part d’élégance ou sa touche personnelle et le clochard lui-même, habitant du Pont-neuf, soignait son pittoresque que révèle la photographie.



   Ces temps sont révolus. Ils ont été chassés par le goût des vêtements sans contrainte à la faveur desquels les classes autant que les sexes, au péril de l’ennui, abdiquent leurs différences. L’allée du bois n’est plus et les derniers poulbots, dans les maisons de retraite, regardent avant la soupe Questions pour un Champion. En parka et en bottes, les duchesses, s’il en reste, ont leur passe Navigo. N’importe quel touriste impécunieux pourrait s’asseoir sous les arcades de la rue de Rivoli et sans changer de costume, tendant seulement la main, glaner assez de monnaie pour s’offrir un sandwich. On se veut tel qu’on est, les anglais disent « casual ». Renonçant à la décence, on voudrait, sans effort, comme un dû, être aimé pour soi-même. L’étudiante en sociologie, arrière-nièce de la midinette, se looke trash et en solde.
   Persuadé que la laideur est un état de nature, ce consensus people tend à nous aveugler. Il cache l’arbre qui pourtant persiste derrière la forêt des grotesques. Par bonheur il nous reste la loi ancienne autant qu’universelle qui veut que tout phénomène de masse préserve ses exceptions, ses résistances tenaces plus ou moins perceptibles. Qui cherche encore le charme et l’élégance les trouvera logiquement dans les quartiers prédestinés où abondent les galeries et les rétrospectives. Selon le thème de l’exposition, un mimétisme étrange - lequel met le spectacle dans la salle autant que sur les murs - attire l’expressionnisme vestimentaire, le classicisme ou l’arts-déco. Ce dandysme clandestin touche en premier les femmes. A mesure qu’elles avancent en âge autant qu’en convictions, elles veulent faire de leur apparence une sorte de création, un chef-d’œuvre qu’elles habitent et promènent, solitaires, dans les reflets de Paris ou au parc d’une ancienne ville d’eau. Plus soucieuses de maintenir leurs distances que d’éveiller les convoitises, elles marient les couleurs, les étoffes. Des rides même ou de leurs cheveux blancs, elles savent se faire un avantage. On veut croire que plutôt qu’au bridge ou aux machines à sous, elles occupent leurs loisirs à la littérature et qu’elles ont des admirateurs qui fréquentent leur salon. Sur un prétexte de soleil, elles osent mettre un chapeau. Des chapeaux, elles en ont beaucoup, beaucoup de chaussures aussi dont elles se parent chez elles, face à un grand miroir qu’à la fin elles traverseront, pénétrant de plain-pied dans un clair paradis, sans parkas ni baskets, à hauteur de leur style et de leurs espérances.
 

J.G.


novembre 2009

... ET QUE PENSER DE BERNARD FRANK ?



   Du mal pour complaire à la gauche, aux arriérés du progressisme ou aux mânes des soixante-huitards.
   Si on sait l’existence de Frank ou si on se la rappelle, c’est à cause de Sagan qui gravitait dans son orbite autant que lui dans la sienne. Ils ont sur les photos les mêmes regards d’en dessous, les mêmes gestes repliés, genre Gainsbourg, pour tirer sur la cigarette. On les dirait faux jetons sans l’excuse de leur inquiétude qui les amenait à prendre des risques face auxquels nous reculons.
   Jusqu’ici je ne me suis hasardé à lire qu’un seul des romans de Bernard Frank. Cela s’appelle « l’Illusion comique », davantage par facilité qu’en hommage au Grand Siècle. Mais c’est bien l’illusion d’un roman conçu pour abuser l’auteur plutôt que le lecteur qui renonce à y voir malice. L’histoire n’a pas d’intrigue. Par précaution sans doute, ses ressorts sont détendus. On y observe un anti-héros, un Frédéric Moreau du vingtième siècle. Celui-ci erre de femme en femme à la recherche d’on ne sait quels sentiments ou d’amours improbables que d’avance il renie. Craignant les lieux précis qui exigeraient qu’on les décrive, le personnage central - ou, si l’on veut l’auteur, ce qui revient au même - rejoint l’ombre familière des maisons d’édition. Il trouve là d’autres écrivains, ses frères. Il leur tire dans les pattes pour se venger de lui-même. Puis on vacille entre Arcachon, Deauville ou la proche Italie. Pour finir, on s’égare sous une pluie battante que l’auteur met à profit pour noyer une bonne fois son poisson. Au lecteur sur sa faim il concède un bonus intitulé « Mauvaise nouvelle ». Dessert plus convaincant que le plat de résistance, c’est-à-dire le roman qui précède et qu’usant de la même antiphrase il eût pu annoncer : « bon roman ».
   Bernard Frank aime les post-scriptum, remords d’un savoir-faire en quête de savoir-vivre. Volontiers, il s’excuse avec des mots d’enfant. « Ne suis-je pas insupportable ? Voilà le secret de ma réussite, voilà ce qui fait que l’on me supporte ». Il fait l’âne pour avoir du son. Si vous ne supportez pas Bernard, c’est que vous n’avez pas lu Jean-Jacques ou oublié Montaigne qu’il brandit en exergue de son « Siècle débordé », ouvrage en kit qui relève des Essais autant que des Confessions. A vous, lecteurs complices, d’assembler les morceaux, de prendre l’auteur tel qu’il est, en train de faire ses comptes ou amende honorable. A Mauriac qu’il malmène il avoue : « Je n’ai pas votre verdeur ». Ainsi passerez-vous du coq à l’âne, accordant à chacun son dû. L’exercice a son charme auquel, cahin-caha, on finit par se prendre.
   Mais pourquoi reprocherait-on à un roman de Bernard Frank d’être aussi ennuyeux que la Nouvelle Héloïse ? La réponse est ailleurs. De même que le roman de Sagan - le vrai - est la vie de Sagan, le « je » qui parle dans ces deux livres est vraiment Bernard Frank. A l’avant-garde d’un demi-siècle où le roman, expert en faux-fuyants, se refuse au romanesque, il n’imagine pas d’autres exploits que les siens propres, au demeurant peu épiques.
   Lisant son Siècle débordé, on se rend compte que l’auteur est malade, un malade de littérature autant que de lui-même. Il lui faut endurer son être à la manière d’une affection chronique que le scotch et l’écriture ont peine à atténuer. Son virus lui est apparu au tournant de l’adolescence sous la forme d’un Lanson acheté pendant la guerre dans une librairie d’Aurillac. Au même moment, il découvrait qu’il était juif, ce que beaucoup de ses pareils et premièrement lui-même auraient pu perdre de vue en l’absence d’un pense-bête atroce. Dans le recul de l’exil, cette double découverte constitue un mélange explosif, un pétard à retardement.
   Quand on se sait français autant qu’un auvergnat, parisien de surcroît et soucieux de Jahvé comme d’une guigne, il y a lieu de se demander ce qui fait de vous un être à part. De Sartre, athée et philosophe mais qui se trompe toujours on ferait pour un peu une des preuves les plus sûres de l’existence de Dieu. On pourrait se convertir mais on n’est pas Bergson. On répugne à la transcendance. Reste à se croire l’élu de la littérature, religion suffisante. Hélas, les grands du genre, les Pères de l’écriture, sont maintenant morts ou presque et on en veut aux autres de n’être que ce qu’ils sont. Dans la France de Bonjour tristesse, on tire à vue sur les petits prêtres du roman, quêteurs de gros tirages. Frank les mitraille à vue. Mais chez lui l’inquiétude est plus forte que le rêve qui vous sort de vos retranchements, aussi ne comptez pas sur lui pour se risquer dehors au plein vent de l’imaginaire comme les Balzac ou les Tolstoï. Ou même Françoise Sagan.
 

J.G.


novembre 2009

QUE PENSER DE FRANÇOISE SAGAN ?...

   Du bien, surtout du bien. Disons-le pour gommer  d’avance trop de mal qu’on se voudrait d’en dire.
   On observe que le mythe Sagan dure. Autant que du travail pour celles et ceux qui le cultivent, il assure une perpétuité à la demi déesse d’un Olympe médiatique, mi-princesse et mi-fée Carabosse. Car les biographies abondent : lancées au coude à coude avec Colette, elles distancent George Sand et de plus loin - tellement plus loin - Marie-Madeleine de Lafayette. La légende défie le temps. Un bon peuple s’en régale en vertu du principe qui exige que toute gloire s’achève en Waterloo, que toute renommée plonge dans sa vallée de larmes. Cendrillon du boulevard Malesherbes, Sagan, comme Lady D, survit par son naufrage lui-même, moins fracassant sans doute, mais non moins célébré sous son pavillon de tristesse arboré dès la mise à flot. Car tout fan, fût-ce de Dalida, porte en soi un dévot nécrophile, un fleurisseur de tombe.
   Dans une France qui reniait la guerre et l’après-guerre elle-même, la petite Sagan fut la promise, la fiancée de la littérature que Mauriac caressait comme le manteau de vison de madame Daniel-Rops. A François sa Françoise comme à Sartre son castor futile. Ainsi voit-on que les vieillards augustes et déjà couronnés ont un penchant pour la jeunesse qui monte. Complicité des gloires ou précaution posthume ?
   A nos yeux d’aujourd’hui, au travers d’un demi-siècle, naissance, apothéose et chute tracent une belle trajectoire de comète populaire. Tous les ressorts du roman sont en place. A la vieille fille inquiète et pleine de tics, mère par inadvertance, il restait à l’écrire ce roman, à refaire chaque jour Bonjour Tristesse entre whiskies et cigarettes, pédalant sur la Remington. Maillot jaune du dopage, permanence du feu de paille dont on ranime la cendre d’une poignée de paillettes. Qui dira aujourd’hui qu’il apprécie l’Astrée et qui dira dans trois cents ans qu’il a pu lire Bonjour Tristesse et « y prendre un plaisir extrême ». Déjà, nous sommes d’un autre siècle et sans doute vaut-il mieux s’abstenir de revenir aux livres qui avaient pu nous plaire, fût-ce même l’Education Sentimentale.
   Il faut relire l’article que Bernard Frank, écrivain proche de l’écrivaine, publiait dans l’hebdomadaire Arts le 18 mars 1959. On pourra apprécier ce qu’un critique attentif à toute faille et censeur de Malraux lui-même, est capable de peaufiner pour ne nous rien cacher de ce qu’amicalement il pense. En cette lointaine année, sur la route de tous les dangers où Camus et Nimier se perdraient, Sagan, victime d’un accident, survivait pour sa part au seul péril d’elle-même. Aux biographes hâtifs qui lui tressent des couronnes, Bernard Frank fait ses reproches : « …il y a ce triomphe insensé, imprévu, qui vous fait perdre la tête »… « Mes bons maîtres, leur dit-il, quand vous faites la cour à une jeune fille, vous ne lésinez pas sur la grosseur du bouquet ! » Et ceci qui dit tout : « Le jour où Françoise Sagan écrira des chefs d’œuvre, je me demande bien ce que vous trouverez à lui dire… » Apparemment, pour Frank, cinq ans après Bonjour Tristesse, ce jour-là n’est pas venu encore. Aux romans de Françoise, œuvres en quête de génie, il reconnaît pourtant « un charme étrange », qui paraît l’étonner, moins que leurs gros tirages qu’impliqué comme il l’est dans les arcanes de la littérature il n’atteint pas lui-même. L’ami était de ceux dont on doit se méfier plus que de ses adversaires. « La nature ne l’avait pas comblée de dons », précisera-t-il plus loin, en parlant de Sagan au passé, dans une distance « hagiographique » qu’il reproche à ses biographes.
   Aujourd’hui où vraiment l’enfant prodige est morte, on constate que le film l’exhume, nullement pour adapter lourdement l’une de ses œuvres légères mais pour tirer de sa mémoire une comédie vécue qui a tous les accents du drame. On se dit qu’elle offrait l’un de ces destins divers, également pathétiques, dont l’Histoire a besoin pour s’écrire noir sur blanc, ou en rouge. Avec Françoise Sagan brûlée au feu de sa gloire - à petit feu mais tout de même - apparaît une Jeanne d’Arc dont Julliard était l’ange Gabriel. On nous livre sur les écrans tous les détails de sa passion. Les dévots sont comblés. N’était-elle pas passée, comme l’écrit l’ami Frank, par « les salons de l’existence » pour entrer « dans les ordres de la littérature » ? Manière de sainte Thérèse, mais sans enfant Jésus, qui nous livrait sa vie comme son meilleur roman.
 

J.G.


novembre 2009

À L’ÉCUME DES PAGES, une promenade parisienne.

   Quand retranché qu’on était, depuis cinq ou six semaines, à cent lieues de Paris, c’est incrédule ou presque qu’on se voit à la terrasse du Lipp. Côté ombre du boulevard, l’endroit ne paie pas de mine. Il faudrait pénétrer vraiment pour revoir le décor évoqué par Léon-Paul Fargue dans son Piéton de Paris. Quel miracle de la science - elle en a fait bien d’autres - permettra de capter un jour les échos amortis de tant de conversations dont sans doute vibre encore la faïence de ces murs ? Face à un jus de tomate, on se voit sur le trottoir même d’où partit Ben Barka enlevé par les dindons de la police française. Entre deux flots de voitures, on a la meilleure vue sur Saint-Germain-des-Prés : l’église à droite, les Deux Magots à l’angle de la place et la terrasse du Flore où le Paris littéraire, pour y jouir de lui-même, fixe toujours ses rendez-vous. Goguenards, en tabliers blancs, les loufiats vont et viennent, dominant cette basse-cour qui caquette et s’abreuve. Profitant du feu rouge, on traverse et juste après le Flore où l’on croit reconnaître Untel, on pénètre à l’Ecume des Pages, librairie opportune. N’importe quel auteur n’a que ce pas à faire pour acheter là son nouveau livre et revenir jusqu’au guéridon où il l’offre à un journaliste rencontré par bonheur.
   Sur une table de la librairie, Hubert Haddad signe son dernier ouvrage : « Géométrie d’un rêve », et une collation est offerte. Il y a du monde, des femmes surtout. Que serait le monde sans les femmes ? Ici, on boit debout. On parle avec Chateaureynaud. A l’entour sur leurs présentoirs, la marée des récentes parutions nous monte jusqu’à mi-corps. Je circule en longeant sa houle. Je vais d’une vague à l’autre. Au passage j’en caresse l’écume. Et voici qu’on nous dit que cette mer va disparaître, tarie par une tablette électronique que chacun garderait dans sa poche ! Dans l’immédiat, fidèle à Gutenberg, on s’imagine encore publié chez Zulma, comme Hubert, sous l’élégante jaquette qu’un triangle écussonne.
   Au ras des nouveautés surnage un signal jaune timbré de lettres noires, repère de ma lointaine adolescence lorsque, sans transition, j’étais passé de Tarzan à ARTS, hebdomadaire « pas comme les autres » lancé par Jacques Laurent dans le courant des années cinquante - traduisez les fifties - et soutenu jusqu’en 66 par André Parinaud. Lycéen à Chaptal, temple des mathématiques, je voyais, rassurant, cet appel littéraire aux devantures de la place Clichy. J’ai en haut d’un placard une liasse de numéros qu’en été nous lisons sous les pins. Pour combler plus ou moins ses lacunes et ses manques, la maison Taillandier rassemble dans un volume - qu’on espère suivi d’autres - une sélection d’articles. Outre Laurent, il y a là Nimier, Cocteau, Vialatte, Marcel Aymé, Chardonne…, Sollers déjà, Giono et Montherlant encore, Boris Vian forcément, Perec inévitable. En plus des lettres, le cinéma : Godard, Rohmer, Truffaut… Je parcours un article où Bernard Frank défend Sagan, à moins qu’il ne l’attaque. J’emporterai ce livre avec celui d’Hubert Haddad. La signature s’achève, les amis se dispersent. J’espérais voir  P-G de Roux. « Il vient juste de partir » dit Hubert que j’approche. Il n’est pas si facile de rattraper Paris quand on sort de son Livradois.
   Avant toute chose Hubert est un poète inspiré et persévérant. « Je suis, dit-il, comme une tortue qui disserte sur l’éclair ». L’essentiel de son dernier livre a pour cadre une Bretagne de rêve, nullement géométrique. S’il faut l’en croire « l’authentique romancier est une sorte d’enquêteur qui passe en revue toutes les solutions imaginaires : assuré de trouver parmi elles une explication tangible, c’est rarement cette dernière qu’il exploitera. Même le plus réaliste optera pour l’invraisemblable, histoire de toréer avec un monstre de taille ». Une fois pour toutes, Hubert Haddad, torero de la littérature est entré dans l’arène. Nous l’avions rencontré naguère au quartier du Marais quand naissaient ses premiers romans : Un rêve de glace, la Cène, publiés chez Albin Michel et repris par Zulma. Et logiquement, chacun de ses titres est un poème de plus : « Perdus dans un profond sommeil, le Bleu du temps, le Chevalier Alouette, les Derniers jours d’un homme heureux »... Récemment « Palestine ». Si l’écriture est un combat pour planter les banderilles du sens sur le monstre de l’innommable, le torero Haddad prend au besoin du recul. En habit d’essayiste, il suit l’itinéraire de Gracq, il considère les stratégies ou recense le cheptel des mots.
   On veille tard à l’Ecume des pages. Dehors, la nuit d’automne est largement tombée mais Paris reste tiède. Il scintille et ronronne. Serait-ce mon dernier bus que j’aperçois ? Il rampe comme une chenille dans la rue Bonaparte.
 

J.G.


novembre 2009

LE DIVAN DES AUGUSTES.

   C’est juste après la place Gaillard. Venant de Jaude, vous prenez à main gauche dans une ruelle qui descend et, tout de suite à droite, vous trouvez forcément une rue dont le nom « Sous les Augustins », sent son vieux patrimoine. D’emblée vous est offert ce que tous ceux qui savent - les branchés de Clermont-Ferrand - nomment entre eux « les Augustes ». A première vue - à première vue seulement -, il s’agit de ce que nos grands-pères attardés d’un lointain vingtième siècle auraient appelé un bouge, peut-être un lupanar en raison des divans alanguis qu’on entrevoit dans le fond et au-delà du bar. Mais ici, en toute honnêteté, on vous sert le casse-croûte ou une crêpe arrosée de vin rouge. Les habituées sont chastes apparemment, nanties, bien qu’elles le cachent, du bac plus quelque chose. Il faut dire que nous sommes dans un café-culture. Il y a des livres partout, sur des tables ou des étagères. Pas seulement du polar. En cherchant bien, faute de Montaigne, on trouverait du Pascal. Les Augustes n’ont pas peur de lire. Ils sont sans préjugés et ils accueillent même les poètes. Aujourd’hui, c’est Gaston Vieujeux que présente Paul-Henry Vincent, poète lui-même, comme savent les avertis.
   Gaston lit ses poèmes. Décontractée mais attentive, l’assistance a pris place au hasard des sofas ou à l’entour des tables. Gaston est un discret, il ne force pas la voix. Est-ce pour désamorcer la critique des envieux ou nimber d’une patine sa relative jeunesse qu’il s’est offert ce pseudonyme ou est-ce pour s’excuser d’écrire comme il écrit, avec des vers qui sont des vers, qui vont jusqu’à rimer, jusqu’à dire quelque chose comme font les bonnes chansons ? Chansons douces mais surtout amères. Car les poètes ont pris depuis Baudelaire l’habitude d’être désenchantés, façon de ne pas vous dire qu’ils croient au Paradis, un paradis qu’à tort - naïfs qu’ils sont - ils avaient cru trouver sur terre. Nos poètes, même les plus modernes, qu’on croyait revenus de tout, sont des enfants déçus. Pour un peu, par dépit, ils cracheraient dans la soupe, ils laisseraient échapper quelques-uns de ces gros mots dont leurs grands-mères elles-mêmes refusent de s’offusquer. Les vieilles dames ont beaucoup rajeuni, les bourgeois se renient et nous sommes entre nous. Vous trouverez peu d’injures dans le nouveau recueil inauguré ce soir par le poète Vieujeux. Est-ce par hasard qu’il s’intitule « Géométrie de l’absence » ? En fait, l’impertinence n’y est que plus pertinente, ses élégances sont pires.
 

J.G.


novembre 2009

LA MALÉDICTION SOCIALISTE.



   Il fut un temps où le socialiste, le vrai, consommait moins de caviar et mourait au besoin pour cause de pacifisme. C’était avant les guerres quand le peuple avait une âme récupérée depuis par les démons de la presse, du kitsch, du trash et du discount. Dès 36, ses leaders l’envoyaient aux bains de mer. Le ver était dans le fruit. Vichy, provisoirement, ramenait le travailleur à la terre, quitte à le dévoyer vers les usines d’Allemagne. Le Maréchal était rétrograde, moins visionnaire assurément que Marie-Antoinette qui, voyant que le peuple manquait de pain, lui aurait conseillé, dit-on, de manger de la brioche. Elle ignorait le hamburger.
   Le socialisme creuse sa tombe dans un lit d’abondance. Il meurt de ses victoires sur une misère ancienne. « Le pain et le livre », voilà ce que réclamaient les tribuns, les poètes tombés au champ des convictions. Programme austère et noble. S’il resta après eux des purs, d’autres, trompés en chemin, dérivaient vers la droite ou vers une croix gammée, qui se disait nationale autant que… socialiste.
    C’est la fatalité de la gauche vertueuse de perdre son souffle avec ses rêves et de glisser d’un camp dans l’autre aux détours de l’évolution. Pragmatique, elle renie l’angélisme, veut voir midi à l’heure nouvelle. On l’a vue récemment réclamer le maintien de la publicité à la télévision, c’est-à-dire la main mise de l’argent sur ce grand livre public autant qu’électronique, ce puits d’éducation dont rêvaient les Péguy, les Jaurès. Ses députés s’insurgent : de quoi se mêle le pouvoir en chassant les marchands du temple ? Et où va Sarkozy, socialiste comme Jésus ?
 

Hippolyte Pastoureau.