C’est en septembre qu’il faut entendre les grillons. A condition encore de vivre comme Blanche et moi vivons, entre Florence et Sibérie, dans une campagne rêveuse, aussi loin que possible de la banlieue universelle qui fourmille dans la plaine. Elle vient rarement plus près. Par bonheur, la banlieue est grégaire, elle craint nos solitudes encore.
Une pensée scientifique veut que le chant des grillons de septembre comme celui des merles de mai ait des motifs étroits, soit de conquête sexuelle ou de défense du territoire. La vérité qu’il faudra reconnaître est que le grillon prie dans l’herbe chaude du soir. Il prie comme sainte Thérèse, à l’orée d’un trou noir. L’immensité est sans rupture. Ainsi quiconque saura ce que par grâce j’ai appris depuis peu admettra que tout prie, du grillon aux étoiles, y compris l’homme qui n’est conscient, au mieux, que de lui-même. Aveuglé d’immédiat, l’humanité moyenne, éternelle banlieusarde, prie mal ou sans le savoir. Elle est victime de ses prières trop courtes, de ses craintes excessives et de ses rêves qui s’égarent ou enflent comme des ulcères.
Depuis septembre, mes inquiétudes s’apaisent. Elles sont devenues courtoises et utiles à mes rêves comme le balancier à l’horloge. Il faut dire que, dans l’intervalle, j’ai remonté un fleuve jusqu’à sa source. Je reviens de loin, m’a-t-on dit. De loin mais sans passeport. J’ai retrouvé hier, immaculé, le carnet de voyage que j’avais cru remplir.
Il devait être cinq heures et le jour prenait ses distances. Quittant la clairière et le banc où un étourdissement m’avait obligé à m’asseoir, j’achevais doucement mon tour sur la colline. D’ordinaire ce parcours me suffit : on va d’autant plus loin qu’on voyage peu et les vrais rendez-vous sont toujours les plus proches.
La prière des grillons éternisait l’herbage. Aucun souffle n’agitait les pins. Je ne sais si j’entendais mes pas sur le sentier ou si l’habitude seule m’en donnait l’illusion. A mi-chemin de la maison, la chatte Grisette qui paraissait m’attendre vint à moi d’un mouvement ralenti. Elle aurait dû danser comme elle faisait toujours. Il fallut que je la caresse pour qu’enfin, brièvement, elle s’anime, mais à peine m’étais-je éloigné qu’elle s’arrêta de nouveau dans un geste suspendu où je la revis plus tard et qui n’avait varié - si toutefois il avait varié - que de façon imperceptible.
La maison était silencieuse. Au-delà du salon ouvert sur le jardin, je me vis dans la bibliothèque où les ouvrages divers, refoulés par les étagères, s’empilent sur plusieurs meubles et jusqu’au sol. Je n’eus qu’à me baisser pour en prendre un que je croyais reconnaître. Or son titre me parut illisible. Le contraste du papier et de l’encre renonçait à tout signe. Je crus à un nouveau malaise mais je pus m’avancer pour aller jusqu’aux rayonnages. Perché sur l’escabeau, je n’éprouvais aucun vertige et ma main comme à l’ordinaire retrouvait un à un tous mes livres. Je me rappelais leurs chapitres et d’entiers paragraphes, mais j’avais beau les éloigner ou les rapprocher de mes yeux, leurs caractères m’étaient devenus indéchiffrables. Des années m’eussent été nécessaires pour retrouver leur sens. Les traités de philosophie rangés dans ma bibliothèque comme sur les différents niveaux d’un chantier d’archéologie se vidaient de leur message et leurs symboles n’avaient plus cours. Brûlants à l’origine, les mots s’étaient réduits à des traînées de cendre, ou c’était comme des mues laissées par des rangées d’insectes. Je me disais que sur la tige du temps où par force nous processionnons, toute connaissance n’est qu’une chenille attendant sa métamorphose.
Du cimetière de ces lettres mortes j’avais, à l’improviste, extrait un cahier blanc. Je l’avais reconnu aussitôt. Composé de feuillets intacts, cousus dans une reliure toilée, il me venait d’un poète, ami de ma famille. Ce messager discret m’en avait fait cadeau quand je sortais de l’enfance, à charge pour moi de n’y mettre que les mots qui comptent et justifient un homme.
Le poète était mort et j’avais oublié son nom. Plus d’une fois, retrouvant son cahier toujours vierge j’avais cru y inscrire quelque pensée définitive qui au dernier moment, quand déjà j’avais pris la plume, m’inspirait tout à coup un doute. Au détour de ma quarantaine j’avais préféré perdre ce témoin de mon impuissance. Je renonçai dès lors à l’écriture vouée selon moi à l’imperfection. La peinture, dans l’instant d’une rencontre, mieux encore la musique, par la grâce d’une seule note, me paraissaient moins inaptes à dire l’inexprimable qui seul est nécessaire.
Le cahier retrouvé était posé devant moi. Et, tout à coup, j’avais osé. N’ai-je pas dit qu’on était en septembre, mois des vendanges comme des regains ? D’un geste naturel mon crayon s’était mis à courir sur la première des pages et, de proche en proche, sur les suivantes. La trace qu’il y laissait, loin de les assombrir, augmentait leur éclat et chaque mot, devançant ma recherche, s’alignait sur la perfection. Ainsi aurais-je pu croire que j’avais sans péril non pas volé le feu, trop matériel encore, mais la Lumière elle-même avec l’accord tranquille d’une soudaine évidence.
Je compris que j’étais heureux. Pour partager ma joie j’entrepris d’appeler Blanche qui ne me répondait pas. J’aurais voulu lui lire les pages que j’avais maintenant couvertes d’une écriture égale, sans ratures ni remords. Il semblait - mais c’était à tort - que des heures ou des semaines peut-être avaient passé dans l’intervalle. Or, le jour n’avait pas décliné et le soleil, en panne, s’attardait au-dessus du même frêne que je voyais de ma fenêtre ouverte sur une contrée sans bornes.
J’avais quitté mon écritoire. Dehors, sur la terrasse, le silence était absolu, pareil à une musique affranchie des scories du son. A deux doigts de ma joue, un papillon battit des ailes puis s’arrêta plus loin sur une brise immobile. Passées les rigueurs d’août, une renaissance de roses bordait l’allée du parc. Blanche restait invisible mais j’avais en mémoire, le lieu d’un rendez-vous qu’autrefois elle m’avait fixé et auquel je voulus me rendre.
D’une remise sous les branches, j’avais extrait notre voiture ancienne. Obéissante, elle m’amena sans bruit jusqu’à la route. Rien de vulgaire ne me résistait et j’aurais pu braver toute panne. Immobile sur son seuil, la fermière des Basses Granges à qui je faisais signe me fixait sans répondre. Plus loin, à différentes reprises, il me fallut doubler plusieurs voitures modernes réputées performantes. Elles semblaient arrêtées au hasard sans que leur conducteur eût quitté son volant. J’évitai de justesse un motard que son élan gelé inclinait en pleine courbe.
Dans la ville où je pénétrai y brûlant malgré moi les feux, des escouades de piétons et piétonnes, pétrifiés aux carrefours, m’arrêtaient constamment. A voir leurs déhanchements et leurs visages tendus, je comprenais qu’ils se hâtaient mais qu’une éternité leur suffirait à peine pour atteindre le trottoir. Il me fallait quitter mon siège et les prendre par un bras pour qu’entraînés dans mon mouvement ils franchissent un instant l’espace. Moi parti, ils restaient en suspens à côté des boutiques de soldes. Là, tant d’objets, à force de réclame, espéraient leur appartenir que charitablement j’en emplissais sans frais le sac à dos des filles. Une vitrine étageait des rangs de téléviseurs comme des bocaux d’actualités et de violences fraîches encore mais dont nulle étiquette n’indiquait la limite.
Après les embarras du centre, j’arrivai à la gare où les trains ne passent plus. On a muré les fenêtres du Grand Hôtel des Voyageurs, les guichets sont fermés et on n’accède aux voies qu’en poussant une barrière qui résiste et qui grince. Des graminées et des chardons poétisent le ballast. Incertaine dans l’air chaud, la micheline que j’y espérais semblait pourtant m’attendre.
Une autre éternité eût été nécessaire pour que la vieille machine arrivât jusqu’au quai, aussi allai-je à sa rencontre. Grimpant au marchepied, j’y trouvai Blanche en troisième classe et claire était sa robe. Adolescent encore, j’avais été l’amant d’une Claire qui, entre temps, m’avait quitté. Blanche pour toujours avait ma préférence. A cette époque déjà, elle était musicienne. Il fallut que j’écarte la boîte de son violon qui la suivait partout. Je trouvai place près d’elle au bois de la banquette où elle semblait dormir. Mon baiser l’éveilla, c’est l’ordinaire des contes. Je l’entraînai aussitôt vers mon carrosse automobile. Par des ruelles pavées, nous atteignîmes le seuil de sa maison parentale où, du Conservatoire, elle revenait chaque semaine.
Cette maison qu’on peut voir encore remonte à Charles X. De dehors on la croirait morte ou changée en musée dans l’ombre des tentures qui drapent ses hautes fenêtres. Or, je sais qu’elle peut vivre. On y entre de plain-pied par une porte à marteau. Un long couloir mène au jardin où quelques arbres fleurissent. Aux dimanches dont je me souviens, si le soleil brillait, on y entendait la TSF. Sa rumeur de chansons s’envolait jusqu’aux branches et on aurait pu croire qu’elle naissait des abeilles. Deux fenêtres grandes ouvertes révélaient l’intérieur où était une longue table. La mère de Blanche achevait d’y placer le couvert de nos fiançailles et son geste arrêté dans une hésitation sans fin disposait les menus de plusieurs invités, voyageurs de seconde classe qui arriveraient plus tard. L’homme qui se résignait à devenir mon beau-père, installé près du poste, écoutait les nouvelles. Ainsi, échappait-il à l’inquiétude car chaque nouvelle, vieille ou future, est une parcelle d’éternité et j’aurais pu, sans qu’il s’en fâche, jetant sa robe aux pâquerettes, abuser par avance de sa fille.
Mais Blanche, qui était sage, s’était levée pour cueillir une rose dont elle comptait orner le revers de ma veste. L’éloignement l’arrêta dans une des poses convenues des peintures trop aimables qu’on dit insignifiantes. La rose et Blanche sauraient m’attendre. Je sortis du tableau pour les laisser intactes et franchir à rebours le corridor obscur et sa porte à marteau. J’avais repris la voiture qui m’attendait dehors. Aux carrefours qu’il fallait repasser, je ramenais les piétons à leur place initiale et, pour ne rien voler au temps ni choquer la raison, je rendis ce qu’au profit des filles, j’avais soustrait aux étalages.
Je sentais tout à coup l’urgence de revenir à la table où était le cahier qu’il me fallait remplir. De nouveau mon crayon courait. Le passé, le présent et l’avenir qui pour moi ne faisaient plus qu’un se livraient en un livre que j’offrirais à tous sans titre ni signature. Quand je fus à sa dernière page, tout y était dit, me sembla-t-il, de ce qu’un monde cherche en vain ou que le poète trouve sans pouvoir l’exprimer. La lumière s’était raréfiée comme saisie d’une fatigue soudaine. Il faisait nuit dehors ou presque. Or le soleil, toujours présent au-dessus du même frêne, n’avait pas décliné. Je le voyais comme au crépuscule, immense et rouge. Sans alarme excessive, je pouvais constater qu’il grossissait sans cesse. Il s’imposait jusqu’à emplir le paysage. C’est quand il commença à m’absorber moi-même que j’entendis enfin la voix d’une Blanche lointaine, puis de plus en plus proche.
C’est Blanche qui, à son tour m’éveillait d’un baiser. Je pus voir qu’elle avait vieilli depuis nos fiançailles. En guise de vraie lumière, un jour cru qui venait du temps lui dessinait des rides. La vie comblait son retard et je compris qu’autant qu’elle je devais être vieux. Aussi lui demandai-je si nous allions mourir. « Pas encore », souriait-elle : on m’avait opéré et équipé d’une pile. Dans le jardin de la clinique où le jour déclinait, les marronniers d’octobre commençaient à roussir.
Chez nous, m’affirma Blanche, il faisait clair encore.
James Gressier
Note : Profitez de cet « atelier » pour juger gratuitement cette nouvelle peu vendable et informer l’auteur de ce qu’il conviendrait de faire tant de celle-ci que de quelques autres.